25 avril 2011

 Tchad/élection

Idriss Deby, le candidat-élu au cuir d’éléphant

Alors que ce lundi marque le premier tour de l’électionprésidentielle au Tchad, les jeux semblent déjà faits. 

L’issue du premier tour de la présidentielle au tchad s’annonce sans surprise, même si ce lundi, jour d’élection, les bureaux de vote ont ouvert avec du retard. Il faut dire que le boulevard qui mène à la victoire d’Idriss Deby a été nivellé depuis que les figures de l’opposition tchadienne, ont décidé de boycotter le scrutin, pointant du doigt la fraude qui, pour eux, s’annoncent tambours battant. Saleh Kebzabo, Wadal Kamougoué et Ngarlejy Yorongar reclamaient de nouvelles cartes électorales avant l’organisation du premier tour de la présidentielle, ceci en s’appuyant sur l’organisation des législatives dernières qu’ils ont qualifié de mascarade électorale. Autres requêtes des membres de l’opposition, une meilleure sécurisation du matériel de vote et le réaménagement de la commission électorale.

Avec ce désistement de l’opposition qui en appelle au boycott, l’abstention fait sans doute partie des enjeux de cette élection. Pourtant, pas moins de 5 millions d’électeurs sont attendus dans les bureaux de vote. Si les principaux oppossants à la politique d’Idriss Deby Itno ont décidé de s’inscrire dans la politique de la chaise vide, pour de nombreux analystes, les jeux sont déjà faits, en faveur de celui-là même qui a été porté à la présidence le 4 décembre 1990. Il peut commencer à sabler le champagne… ooops. Le thé c’est mieux.

L’édito de Kami Jefferson

4 mai 2013

 

En finir avec l’archaïsme

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L'édito de Kami Jefferson 1247840303603

Laissez la presse faire librement son travail

 Après l’élection sénatoriale du 14 avril dernier, le conseil national de la communication (Cnc), par l’entremise de son président Joseph Befe Ateba et de son secrétaire général, va s’atteler à rendre public un communiqué interdisant à tout média public ou privé de publier quelque tendance que ce soit, sous peine de sanction. Une décision qui entrait en droite ligne avec l’article du qui stipule à cet effet que : « ». Dans la foulée, Christophe Bobiokono, membre de ce conseil, va sévèrement critiquer cet oukase du président du Cnc, tout en appelant les journalistes à ne pas se plier à cette donne datant d’un autre siècle. Mais la loi, même si elle est dure, c’est la loi et, les médias, à quelques exceptions près, s’y sont pliés. Toutefois, dans leur mission d’informer, il fallait bien qu’ils rapportent les faits tels que vécus lors de cette élection. Durant deux semaines, depuis la tenue des sénatoriales jusqu’à la publication des résultats le 29 avril dernier, on observera, principalement dans les radios et les télés, les contorsions auxquelles devaient se plier les différents commentateurs desdites sénatoriales pour essayer de ne pas livrer quelques tendances ou autres analyses. Aujourd’hui, les résultats de ces sénatoriales sont connus, et pendant qu’on reste suspendu à l’encre présidentiel qui doit former les lettres des noms de 30 sénateurs, que dire donc de cette loi qui impose l’interdiction de publier des tendances à l’issue d’une élection ? Pour nous, il s’agit d’une vaste arnaque et d’un archaïsme qui n’a plus sa place dans un monde moderne. En réalité, l’élection à la base d’une telle loi, c’est l’élection présidentielle. Il s’est agi depuis le départ  d’un verrouillage stratégique servant à contrôler l’issue d’une élection en faveur d’un seul homme et, pour être sûr d’assurer un verrouillage complet du système, on a tout simplement étalé les mécanismes de verrouillage à d’autres élections, dont les sénatoriales. Puisque archaïsme il y a, il s’agit d’un archaïsme stratégique pour neutraliser les dynamiques pouvant favoriser un vent d’alternance. Ce qui rappelle outrageusement les stratégies de conservation de pouvoir par tous les moyens dans les pays autocratiques. C’est la démocratie stalinienne. Dès lors, tout ceci fait aisément le jeu du pouvoir, puisque la démocratie électorale a été ramenée à son plus bas niveau. Pour un corps électoral constitué de 10 milles électeurs, on a été obligés d’attendre 2 semaines pour avoir des résultats, une attente marquée par un bâillonnement systématique de la presse qui a dû ravaler sa plume et son micro quant à une éventuelle publication des tendances. Ainsi, on s’est retrouvé avec en mains des pépites qu’on n’a pas pu exploiter. Pour rappel, le même 14 avril au Venezuela, s’est  tenue une élection présidentielle avec un collège électoral de près de 14 millions d’individus. Malgré cela, les premières tendances ont commencé à être distillées dès la soirée avant les résultats qui sont finalement tombés le lendemain. Chez nous, même Elecam qui est pourtant chargée d’organiser, de gérer et de superviser le processus électoral, a l’obligation de garder le silence. Et durant ces sénatoriales, le ministre de la communication Issa Tchiroma va tenir à jouer absolument sa partition en poussant la bêtise jusqu’à l’interdiction des débats politiques et autres émissions interactives. On est tombé dans l’anormalité à un moment aussi crucial que les élections sénatoriales. Cette loi qui impose un traitement quasi-partiel des informations liées aux élections doit être abrogée. Cette codification exagérée qui, d’après certains, vise à ramener le niveau de tension qui anime les périodes électorales à sa plus basse expression, fait les affaires du régime. Mais pourquoi dans un pays comme le Venezuela où les enjeux électoraux étaient plus énormes et où la tension était à son comble, les autorités en place n’ont pas pris une disposition interdisant la publication et les commentaires des tendances ? Le Cameroun est le seul pays dit démocratique au monde qui a opté pour un tel système. Il faut que les journalistes ainsi que la société civile puissent jouer leur rôle de chiens de garde de la démocratie. Souvenez-vous qu’au Sénégal en 2000, lors de l’élection présidentielle qui avait vu la victoire d’Abdoulaye Wade, la presse avait joué un rôle essentiel dans la lutte contre les fraudes et les tripatouillages électoraux. Avec des chiffres recueillis auprès des différents bureaux de vote, cela avait permis la publication de tendances fiables qui avaient empêché un hold-up électoral comme on en connaît souvent en Afrique. Or, au Cameroun, il y a une volonté affichée de progresser dans l’opacité. De plus, cette option vise clairement à caporaliser ceux qui conduisent le système électoral. Aujourd’hui les sénatoriales, demain les municipales, les législatives et dans un futur presque lointain les présidentielles. Il faut donc absolument que cette loi puisse voler en éclats. En 1990, Paul Biya, sur les ondes de Radio Monté Carlo, avait déclaré qu’il voulait que les Camerounais se souviennent de lui comme étant celui qui avait apporté à son pays la prospérité et la démocratie. Après 30 ans de pouvoir et un règne qui tire à sa fin, la prospérité et la démocratie camerounaise sont sujettes à caution. D’où la nécessité plus que jamais pour lui d’abandonner sa camisole de vérouilleur pour celle de réformateur.

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19 avril 2013

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Paul Biya tout sourire devant la fin préméditée de sa chapelle politique

 

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La mort programmée du Rdpc

Il y a des signes qui ne trompent pas. Le Rdpc est entrain de nous démontrer qu’après le prince, ce sera la fin de tout.

Le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (Rdpc) mourra de sa belle mort. Difficile pour le moment d’avancer avec précision une date, mais les évènements qui se succèdent démontrent bien que l’après Biya va précipiter le démantèlement du parti du flambeau. C’est que, à côté de certains faits récents, il a été conçu pour piquer du nez à un moment donné de son histoire.

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Jean Nkuété et Paul Biya: à la fin du régime, le parti va souffler le chaud et le froid

Danger

L’annonce des sénatoriales a prouvé une chose : tout le monde veut être roi au Cameroun. La brèche ouverte a permis de faire naître des vocations chez des députés qui étaient prêts à vider l’assemblée nationale au profil de la nouvelle chambre. Surtout, on aura vu le président de la chambre basse, Cavaye Yéguié Djibril, faire des pieds et des mains pour se tailler une place au soleil, avec l’ambition évidente d’occuper le perchoir du sénat, synonyme de dauphin constitutionnel en cas de vacance au plus haut sommet de l’Etat. Candidature invalidée par le chef, ambition recalée. Comme nous l’avons toujours pensé, ce siège tant convoité de la présidence du sénat a de fortes chances d’atterrir dans l’escarcelle de l’ethnie Fang Béti, histoire d’assurer une certaine continuité synonyme de tranquillité pour cette ethnie qui a un passif à l’égard du Grand Nord qu’elle n’est pas prête à solder. Seulement, la dévolution de ce siège aux Béti n’empêchera pas les autres de comprendre que leur rêve présidentiel est désormais caduc, mais surtout, ne taira pas leurs ambitions. On a tous été témoin des rancœurs que la publication de la liste des candidats Rdpc aux sénatoriales a provoquées. Etant donné les principaux enjeux de ces sénatoriales, ces rancœurs risquent de persister au-delà d’un probable départ du président Biya. Seul lui fait encore l’unanimité au sein du parti au pouvoir. Toutefois, l’unanimité n’est pas éternelle. Ces députés recalés, ces Nordistes à qui on ne veut pas remettre le pouvoir, vont-ils, eu égard à leurs visées qu’ils n’ont jamais cachées, continuer à soutenir le bateau Rdpc ? Rien n’est moins sûr. Dans les câbles de wikileaks, Amadou Ali avait bien précisé que les Nordistes étaient prêts à soutenir indéfiniment Paul Biya, mais qu’après ce dernier, le pouvoir devait impérativement rentrer au Nord. On sait que le Rdpc ne pèsera pas bien lourd dans la désignation du prochain président si les tractations tribales au sein de l’ethnie béti ont eu lieu et aboutissent à quelque chose de concret. Comme nous le confiait un jour le Pr Claude Abé, le Rdpc n’est pas un mastodonte dans la désignation du candidat. En témoigne d’ailleurs le système des primaires qui a tout simplement été ignoré par le chef, pour ces sénatoriales. Le parti du flambeau n’est qu’une chambre d’adoubement, c’est-à-dire que ce n’est que lorsque le choix a été porté sur un individu qu’il est ramené au sein de cette famille politique pour l’onction partisane. C’est ce qui va se passer lors de la dévolution successorale. A ce moment-là, beaucoup de rivalités vont voir le jour, surtout des rivalités d’ordre tribal. Et ne soyons pas surpris que même les tribus qui aujourd’hui, semblent guetter les questions successorales à distance comme si cela ne les intéressait pas, ne se mettent soudain à revendiquer le siège suprême. Avec tous leurs milliards qui ont souvent soutenu les caisses du parti, ils pourraient choisir de faire dissidence. Bâti autour d’une individualité, d’une personnalité unique, le Rdpc va voler en éclats. Au mieux, on assistera à un délitement ou à un éclatement façon Upc, avec des multiples tendances. Ces nouvelles entités prendront sans doute une coloration fortement tribale. Au pire, ce sera le début de l’évanescence. Tous les caciques et autres barons de ce parti se retireront. Et rien n’empêchera le nouvel homme fort, de décider de transformer ce parti né en 1985, en une nouvelle entité, avec une nouvelle dénomination, comme Paul Biya l’avait fait avant lui sur les cendres de l’Unc. Marafa Hamidou Yaya a bien déclaré lors de sa sortie médiatique à SlateAfrica que le régime est infesté d’ennemis à l’intérieur même de son système. Autrement dit, il y a les loups dans la bergerie. Certains parmi eux sommeillent encore, dans l’attente du moment idéal pour bondir. Mais l’une des raisons de l’échec du Rdpc à survivre à son créateur aura aussi été son hyper personnification de ce parti.

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Le parti politique de Mobutu a chaviré dès son départ

L’âme mortelle

Le Rdpc est un parti calqué sur le modèle de l’Unc d’Amadou Ahidjo. Le culte de la personnalité, qui est l’une des marques de fabrique des dictatures, fait en sorte que le parti n’est pensé et n’est sublimé qu’à travers une personne, le chef. Quand ce dernier n’est plus là, exit le parti. Paul Biya le sait. La preuve, après 28 ans d’existence, le Rdpc ne s’est toujours pas construit un siège et continue à louer des locaux au palais des congrès de Yaoundé. Ce qui, en quelque sorte, vient confirmer l’idée selon laquelle le président de la République n’est pas un bâtisseur. Lorsqu’en 1982, Ahidjo décide de passer le flambeau à Paul Biya, là a commencé la chute de l’Unc. Le premier qui avait cru que son parti allait être assez solide pour tenir tête à ce nouveau président de la République qui, désormais n’en faisait plus qu’à sa tête, s’était lourdement trompé. Puisqu’Ahidjo croyait être le chef éternel de l’Unc, Paul Biya n’a eu qu’à créer sa propre maison politique sur les cendres de l’Unc fortement chamboulée et malmenée par l’exil forcé d’Ahidjo. Le parti de ce dernier n’aura plus d’existence que dans l’histoire. C’est ce qui se passe généralement lorsqu’une famille politique se confond à un individu, que loin d’être une personne morale, il tend à être une personne physique. Cela a souvent été le cas dans nos pays africains. Cela naît de l’amour pour le cumul des fonctions de président national du parti et président de la République. Il n’y a que la mort qui est susceptible de les déboulonner de là. Une situation qui aura notamment poussé Paul Biya à choisir lui-même ses candidats pour les sénatoriales, narguant de ce fait le bureau politique de son parti qui devait être associé à la manœuvre. C’est l’idéologie des partis fondés sur la pensée, les enseignements et les actes du président-fondateur. Du « gondwanisme » politique.

Aujourd’hui par exemple, le Mouvement populaire de la Révolution (MPR) de Mobutu Sese Seko, n’est plus que l’ombre de lui-même. S’il n’a pas connu les mêmes péripéties que l’Unc d’Amadou Ahidjo, les profondes divisions au sein de ce parti depuis le départ du « roi du Zaïre » ont favorisé de nombreuses dissidences. Le parti a même été rebaptisé « MPR fait prive ». Même dans les pays comme la Chine, le parti communiste n’est pas à l’image d’un individu. D’ailleurs, si la fonction de président va de paire avec celle de premier secrétaire du parti, une fois qu’on a effectué ses deux mandats, on doit céder cette place, conformément au processus d’alternance propre à ce parti. Dès lors, à l’issue des travaux du congrès d’octobre 2007, Hu Jintao est reconduit dans ses fonctions de Premier secrétaire du parti et de président de la République. Mais en novembre 2012, le congrès désigne Xi Jinping (nouveau président de la République) comme Premier secrétaire du parti. En France, il n’est pas courant de voir les deux fonctions dans les mains d’un même individu. Ainsi, si François Hollande est le président de la République, Harlem Désir est quant à lui premier secrétaire du parti socialiste. C’est aussi le cas aux Etats-Unis où Barack Obama n’est pas le président du comité national démocrate, mais plutôt Debbie Wasserman Schultz. Le parti, dans les démocraties occidentales, ne se confond pas avec ceux qui dirigent le pays. L’homme s’en va, le parti lui demeure. Sera-ce le cas pour le Rdpc ? Nous en doutons.

Kami Jefferson

Paul Biya et la Suisse: Les raisons d’une love-story

29 janvier 2013

 

Paul Biya et la Suisse:  Les raisons d’une love-story  biya

Rien n’est plus délicieux aux yeux de Biya que ses séjours privés

 

PAUL BIYA ET LA SUISSE

Les raisons d’une love-story

 

Nulle part ailleurs, on n’a été au fait d’une situation aussi scandaleuse qui pourtant perdure depuis trente ans. Un président aussi amoureux de l’étranger que cela laisse perplexe et pantois.

 

Décidément, la caste des présidents fans de séjours hors de leurs pays a pour chef de file Paul Biya. Les Camerounais ont même été surpris que leur chef ait pendant 5 mois, durant l’année 2012, mis le holà à ses habituelles migrations vers l’occident. Si les Camerounais sont plus que jamais blasés par les communiqués officiels émanant de la présidence ainsi libellés : «le président de la République a quitté le Cameroun pour un court séjour privé en Europe», il reste que l’addiction de notre cher leader vis-à-vis de l’occident en général et de la Suisse en particulier, n’est plus un fait démontrable. Ceci parce que, lorsqu’on observe la fréquence infernale de ces séjours privés, on comprend qu’ils font partie dans son agenda, du saint des saints. Pour lui, ces villégiatures ont de la valeur, même si cela peut coûter leurs bras aux Camerounais. On en est arrivé à une situation où ces séjours d’un autre genre ont même pris le pas sur les affaires du pays. Par exemple, lorsque la tragédie du grand Nord éclate via les inondations qui vont sévir dans cette partie du triangle national, Paul Biya, en « court séjour privé » en Suisse à cette époque, ne daignera pas écourter son voyage pour rentrer au pays dans l’urgence. Pendant ce temps, ses compatriotes se feront engloutir par des flots d’eau en furie. Son retour se fera en temps voulu, en fanfare. Posture désolante, quand on a vu Jacob Zuma, président de l’Afrique du Sud, quitter précipitamment le sommet de la Sadec à Maputo, afin de regagner son pays, parce que la police avait tiré sur des mineurs grévistes de Marikana le 16 août dernier. Récemment, alors que les chefs d’Etats de la Ceeac se sont retrouvés à Libreville pour essayer de trouver une solution à la crise centrafricaine, Paul Biya a préféré une fois de plus prendre les airs pour un court séjour privé en Suisse. Une indifférence et un mépris auxquelles on s’est accoutumé. C’est d’ailleurs à cause de ce type de comportement que le Cameroun n’a finalement pas été désigné comme le pays devant abriter le siège de la bourse de la Cemac. Genève est-elle devenue la deuxième capitale du Cameroun ? Si on met de côté les factures astronomiques que règlent bien évidemment le contribuable camerounais, on est tout de même effaré par l’attrait, voire l’addiction de notre président pour le territoire helvétique, alors que sociologiquement parlant, l’homme béti est plutôt réputé sédentaire. On se souvient qu’en 2010, les Suisses avaient alors prescrit au Chef de l’Etat camerounais, calme, discrétion et, surtout, réduction de sa délégation qui se composait, selon des sources à l’hôtel, d’une quarantaine de personnes incluant famille, assistants, secrétaires, gardes du corps et personnel de maison. On lui avait même fait part de la « préoccupation du gouvernement fédéral suisse sur les retombées politiques négatives des séjours fréquents » en territoire helvétique. Cela n’a pas ému Biya outre mesure. Après une brève halte de 5 mois en 2012, il a repris avec ses bonnes vieilles habitudes. D’ailleurs, d’après certains analystes, ces quelques cinq mois passés au pays par Paul Biya (jusqu’à son voyage du 7 août 2012) sans se déplacer, participent ainsi de la recommandation faite pas les Suisses, de voir ces séjours se diluer dans le temps, afin d’attirer le moins d’attention possible et de limiter ses effets déplorables sur la vie des citoyens de la ville de Genève. Mais depuis lors, Paul Biya a repris goût à l’aventure. Son dernier « court séjour » a été lancé le 08 janvier dernier.

Mais qu’est-ce qui fait courir le Chef de l’Etat du Cameroun dans la ville de Genève, délaissant son beau pays où il «fait bon vivre» ? Peut-on croire qu’il est à la recherche du luxe alors que le palais d’Etoudi lui offre un standing 7 étoiles ? Ainsi mordu de nomadisme, Paul Biya nous a donné l’occasion de nous rapprocher de quelques citoyens (politologues, géo stratèges, membres de la société civile, historiens…). La question à eux posée est simple : Comment comprendre le béguin du président de la République pour la Suisse alors que l’homme béti est caractérisé par une certaine sédentarité ? Pour preuve, lorsqu’on parcourt le Cameroun, on se rend compte que la plupart des Fang-Béti vivant hors de leurs régions d’origine sont en effet des fonctionnaires affectés dans les autres régions pour servir l’Etat. Toutefois, il faut noter que pour entrer dans les dessous de cet amour du président pour la Suisse, nous avons pris contact avec de nombreuses personnalités, et même parmi ses proches. Mais ils ont choisi de ne pas nous répondre, eut égard au niveau de sensibilité de la question. Ils ont plutôt préféré commenter ces séjours entre les 4 murs (en off bien sûr), au lieu d’accepter de partager leurs opinions avec l’ensemble des Camerounais. On comprend pourquoi Marafa Hamidou Yaya, dans sa dernière sortie médiatique, alors qu’on lui demandait s’il en veut aux juges qui l’ont envoyé à la potence, a déclaré : « Je ne peux pas en vouloir aux magistrats. Les juges étaient sous la pression du régime, ils ont cédé. Comment exiger d’eux un courage dont nous-mêmes, nous ne faisons pas toujours preuve ? ». Voilà donc un chef (Biya) qui est devenu un président absent, mais dont les collaborateurs n’ont pas le courage de lui en parler en face, ou de s’exprimer dans la presse.

 

Kami Jefferson

 

Paul Biya et la Suisse

Comment comprendre l’idylle

 

Voici les raisons de l’amour du président de la République, telles que exposées par ces personnalités bien connues du public.

Hilaire Kamga, mandataire de l’Offre Orange

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« À partir de l’instant où il a conscience du fait qu’il a un pouvoir extraverti, que c’est de l’étranger qu’il prend des directives, il peut donc vivre mieux là-bas que chez nous »

D’abord, le président est un citoyen qui a le droit d’aller où il veut quand il veut. Mais tout cela cesse d’être une liberté pour lui  lorsqu’on doit questionner les financements et la durée de ces séjours. Il est évident que M Biya Paul est le président non pas élu, mais installé de la République. Et parce qu’il porte ce titre-là, il me semble que la première obligation qu’il a, c’est de gouverner le Cameroun à partir du Cameroun et non à partir de l’extérieur. On a besoin d’un chef d’Etat sur place, pour faire face aux différents problèmes auxquelles nous sommes confrontés. Il me semble aussi que c’est questionnable à partir du moment où on sait que sa petite famille, ses enfants en l’occurrence, y sont installés depuis belle lurette. Ils fréquentent dans ce pays-là. Paul Biya est donc appelé à aller leur rendre visite. Encore qu’au moment où il essaie de nous faire croire qu’il y a de bonnes écoles au Cameroun, je crois qu’il aurait dû prêcher par l’exemple en laissant ses propres enfants ici. Ce n’est plus sa vie privée, puisqu’il faut s’interroger sur les finances. Jusqu’à date, nous n’avons pas de lisibilité sur l’argent qui est utilisé. Et même lorsque vous voyez la délégation qui l’accompagne, cela n’a rien de privé. On ne peut pas ici parler de visite privée et nous citer les noms des personnes qui officiellement émargent dans les comptes publics. Et quand ces voyages s’étalent sur plusieurs semaines, cela veut dire qu’on est gouverné à partir de l’occident. C’est grossier. Maintenant, pourquoi ce faible pour l’occident en général et la Suisse en particulier ? Ma lecture est la suivante : à partir de l’instant où il a conscience du fait qu’il a un pouvoir extraverti, que son pouvoir ne lui a pas été donné par le peuple, que c’est l’étranger qui lui a donné le pouvoir, et que c’est de l’étranger qu’il prend des directives, il peut donc vivre mieux là-bas que chez nous. Je pense aussi qu’il est conscient du mal-être des Camerounais. Et comme il ne peut pas se soumettre à ce mal-vivre de manière permanente, de temps en temps, il faut qu’il aille se recharger en énergie, en air moins pollué, sans côtoyer autant de misère qu’on a dans notre pays. Cela peut aussi reposer sur un souci de conduire des activités extrêmement pas claires pour la nation camerounaise comme par le passé. Les relations avec les sectes se gèrent à partir de là-bas. Ce n’est pas moi qui le dis. Vous savez que le ministre de la communication avait quand même rappelé que le président donnait de l’argent aux sectes, l’essentiel étant que ces sectes remboursent cet argent. En conclusion, cet amour pour l’extérieur peut être tributaire du fait que son pouvoir est d’origine exogène et non endogène et donc, il ne peut qu’aller vers ceux qu’il pense détenir le vrai pouvoir sur le Cameroun.

 

Stéphane Akoa, géostratège

« Le Président de la République n’a pas un amour démesuré pour le contact avec les citoyens ordinaires [ni même d'ailleurs avec ses collaborateurs signalés comme les plus proches]. »

Je ne pense pas qu’il soit fondé de dire que M. Biya a le béguin pour la Suisse. Tout comme je ne pense pas qu’en multipliant les «courts séjours privés en Europe», notre Président enfreindrait une quelconque loi de la socio-anthropologie qui voudrait que le béti soit plutôt un sédentaire… d’une part parce qu’au contraire, dans les temps anciens notamment, le béti était un nomade et, d’autre part, parce que Paul Biya n’est pas un nomade mais plutôt un absent, quelqu’un qui est distant de tout, de ses collaborateurs, de son parti politique, des émotions ordinaires, … le Président de la République n’a pas un amour démesuré pour le contact avec les citoyens ordinaires [ni même d'ailleurs avec ses collaborateurs signalés comme les plus proches]. Il a fait de la fonction présidentielle non pas une proximité mais plutôt une distance… au-dessus, à l’écart, en dehors… il a instauré une manière de conduire les affaires de l’État sans jamais ou quasiment jamais recevoir son Premier ministre, sans jamais ou quasiment jamais réunir de Conseil des ministres, simplement en utilisant de précieux relais, le Secrétaire général de la présidence de la République ou le Directeur du Cabinet Civil, notamment. Mais pas seulement. Le plus important [pour lui] étant de garder les choses sous contrôle. Qu’il soit à Yaoundé, à Genève ou à Baden-Baden. Car, de toutes les façons, notre compagnie lui importe peu : en 30 années de Présidence M. Biya n’a que très rarement sillonné le pays. Et il faut un désastre – les inondations qui ont sévi dernièrement dans l’Extrême-Nord, par exemple – pour qu’il vienne à la rencontre des populations, qu’il s’enquiert de leur situation, qu’il esquisse quelques gestes ou mots supposés apporter le réconfort. Quand ailleurs, les Chefs d’État sont constamment présents dans tous les segments de la vie de leur nation – on a ainsi vu, lors de la CAN au Gabon et en Guinée Équatoriale, le président Ali Bongo se joindre chaleureusement dans les vestiaires aux joueurs de l’équipe nationale du Gabon – notre Président, lui, impose la rareté de sa présence. Il y a quelques décennies déjà, un quotidien français titrait : «Paul Biya, un vacancier au pouvoir à Yaoundé». C’est toujours vrai. Il n’a jamais cessé de fréquenter Genève ou Baden-Baden. Par goût du luxe ? Non, je ne crois pas. Ce n’est pas essentiel. L’expatriation temporaire est pour M. Biya un moyen nécessaire pour durer dans sa fonction.

 

Mathias Eric Owona Nguini, politiste

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« Genève peut être pour le président Biya un lieu stratégique à partir duquel il maintient des contacts et opère des transactions avec des acteurs qu’il pense déterminants pour la gestion de son pouvoir et la conservation de celui-ci »

 

Dans le principe, rien n’interdit à un chef de l’Etat de prendre des vacances ni de pouvoir de temps en temps effectuer des séjours privés à l’extérieur. Seulement, l’importance de la charge présidentielle commande en même temps que ces vacances et ces séjours privés aient des durées relativement courtes, de telle manière que ce chef d’Etat, reste disponible pour la gestion des responsabilités importantes qui lui sont confiées. Maintenant, en ce qui concerne les raisons qui peuvent justifier de tels séjours, elles peuvent être diverses. Il faudrait enquêter de manière spécifique pour savoir si ces séjours sont commandés par des motivations de santé, s’ils sont commandés simplement par la volonté de prendre du recul par rapport au lieu habituel où le chef de l’Etat vit, c’est-à-dire, son pays, la capitale de son pays et son palais ; ou encore, dans une moindre mesure, sa résidence secondaire dans son village de Mvomeka’a. Il est aussi important de savoir si ces séjours privés sont commandés par un agenda qui lui, n’est pas strictement privé. Cela voudrait dire que Genève peut être pour le président Biya un lieu stratégique à partir duquel il maintient des contacts et opère des transactions avec des acteurs qu’il pense déterminants pour la gestion de son pouvoir et la conservation de celui-ci. Il reste cependant à faire que tout en étant en mesure de procéder à ses activités, le président agisse en conformité avec un certain nombre de régulations légales ou pratiques qui lui commandent d’être là en permanence. Ceci d’autant plus qu’effectivement, ses adversaires politiques ont tendance à considérer que ses séjours sont particulièrement coûteux pour le budget de la République. Je ne crois pas que le président Biya soit obligé de quitter Yaoundé pour Genève pour aller à la recherche du luxe. Après tout, le palais dans lequel il vit, en matière de luxe, est d’un niveau souvent plus important que les palais de bien de ses homologues à l’étranger. Quant à ce qui concerne la nature sédentaire de l’homme béti, je ne suis pas absolument convaincu de la pertinence anthropologique de cette description. Après tout, si Paul Biya appartient à l’ère culturelle et communautaire Fang-Béti, c’est un Fang-Béti qui a longtemps subi une acculturation occidentale. Il se peut donc, qu’il ait, à son contact de l’occident, pu contracter un certain nombre de liens voire de liens de type addictif qui l’obligent à aller de temps en temps se ressourcer dans les sociétés occidentales, en particulier Genève.  Il est évident que le fait pour le président Biya de rentrer très souvent à Genève indique très clairement qu’il aime bien cette ville.

 

Propos recueillis par K J

 

SEJOURS PRIVES DE BIYA

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L’hôtel Continental en Suisse est le paradis de Biya

C’est le contribuable qui trinque

Personne ne remet en cause de manière fondamentale le droit de Biya d’aller et de venir, même si… Seulement, accoutumés à voir leur président s’envoler pour l’occident dans le cadre de brefs (longs) séjours privés, les Camerounais sont parfois loin de s’imaginer que ce sont eux qui en réalité payent la note salée de ces déplacements.

Après avoir un peu freiné des quatre fers devant son amour fou pour les séjours privés en Suisse pendant quelques temps, Biya semble subitement avoir retrouvé ses vieux démons si connus des Camerounais : Voyages privés en occident. Etant entendu que la communauté internationale le boude au plus haut point et qu’il a plus que jamais du mal à inviter sur le terroir national les ténors du jeu international ou à se faire inviter par eux, le président Paul Biya, à défaut d’être dans les petits papiers de ces gens, préfèrent s’inviter à un rythme infernal chez eux, particulièrement en Suisse. S’il donne surtout l’impression qu’il est plus intéressé à nous gouverner de l’extérieur que de l’intérieur, ce sont les caisses de l’Etat, l’argent du contribuable camerounais, qui financièrement sous-tend ces escapades dites privées. D’autant plus que la délégation qui a l’habitude de l’accompagner est entretenue lors de ces séjours par le même contribuable. Les chiffres donnent le tournis, quand on sait que notre pays est devenu le lit du chômage, de la misère, de la cherté de la vie, de la crise économique perpétuelle. Or, des informations qui nous parviennent font état de ce que depuis le 08 janvier 2013, le chef de l’Etat du Cameroun se trouve à Genève en Suisse. Il loge comme d’habitude à l’hôtel Intercontinental avec une flopée de personnes membres de sa délégation, que le communiqué officiel, le jour de son départ, a pris le soin d’identifier nommément. A cela s’ajouterait une quarantaine individus qui ont droit de cité dans cet hôtel de luxe, aux frais du Cameroun. Tous les courtisans et la suite officielle du chef de l’Etat logent dans cet établissement hôtelier suisse dont la chambre la moins chère vaut 600.000 francs Cfa la nuitée. En prenant en compte une délégation de 40 personnes logées à l’hôtel Intercontinental, la note s’élève à 24 millions de francs Cfa par jour.

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Voilà à quoi ressemble l’une des chambres de l’hôtel Continental

Ce n’est pas la première fois que le séjour du président Biya en Europe et les dépenses liées suscitent la controverse. Pour rappel, en juillet 2009, alors qu’il est en visite officielle à Paris où il rencontre Nicolas Sarkozy, à l’issue de ce tête-à-tête présidentiel, Paul Biya s’accorde une escapade de trois semaines dans la cité balnéaire de La Baule. Le chef de l’Etat et sa suite d’une quarantaine de personnes déposent leurs valises dans deux palaces: L’Hermitage et Le Royal. Coût de la villégiature: 900 000 euros (environ 585 millions de francs Cfa), révèle Anthony Torzec, le journaliste français auteur de l’enquête sur le séjour présidentiel à La Baule. De même, en 2012, la presse va faire état de ce que le chef de l’Etat et sa suite avaient dépensé plus d’un milliard de francs Cfa en 34 jours passés en Suisse du 31 janvier au 4 mars 2012. Nul doute qu’à l’issue de son dernier séjour privé débuté le 8 janvier dernier, des informations sur les montants faramineux dissolus lors ce voyage nous parviendront.

K J

Armée camerounaise: Qui l’eut cru ?

29 janvier 2013

 

Armée camerounaise: Qui l’eut cru ? Militaire

Une armée dangereuse pour le régime ?

ARMEE CAMEROUNAISE

Qui l’eut cru ?

Les soubresauts au sein de l’appareil sécuritaire de Paul Biya font jaser. Jusqu’alors présentée comme un modèle de fidélité, l’armée serait-elle entrain de faire défaut ? En tout cas, les faits démontrent que le président est peut-être entrain de vivre sa « tragédie du roi Christophe ».

C’est le feuilleton casse-gueule le plus prégnant de la vie sociopolitique camerounaise de ces derniers jours. L’armée camerounaise, si taciturne depuis le coup d’Etat manqué de 1984, est en ébullition. Plus précisément, ce sont les unités les plus proches de la sécurité du chef de l’Etat qui défrayent la chronique : garde présidentielle (Gp), brigade d’intervention rapide (Bir), direction de la sécurité présidentielle (Dsp). Mode opératoire : menace d’attaque sur le convoi présidentiel, tirs sur ledit convoi, appel à un renversement du pouvoir. Du coup, au sein de la sécurité présidentielle, la sérénité a du mal à garder ses lettres de noblesse, tant la fidélité de l’armée à Paul Biya avait jusqu’alors été un modèle. 30 ans qu’on n’avait pas vu cela. Ainsi, à Emergence, nous avons décidé, face à cette situation inédite, de nous interroger. A qui la faute ? Paul Biya n’est-il pas le principal instigateur de cette bombe à retardement ? Va-t-elle lui exploser à la figure ? Se dirigerait-on vers un coup d’Etat militaire ? Votre journal ouvre l’analyse.

 

Paul Biya

Dans l’étau d’un champ de mines ?

L’armée est une hydre créée par Paul Biya au service de ses intérêts personnels. En échange de sa fidélité, il s’est arrangé à lui octroyer des prérogatives. Seulement, des évènements récents démontrent bien qu’on s’achemine peut-être vers un déraillement du train.

Une anecdote signée Fochivé fait état du fait que chaque fois qu’il venait rendre compte au président de la République de la situation sécuritaire du pays, une seule chose intéressait le chef : l’armée. Si cette dernière se portait bien, cela voulait dire que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Car si ni la société civile ni les partis politiques d’opposition ne peuvent fomenter de coup de force, l’armée elle le peut. Les civils peuvent aboyer, mais ils ne peuvent pas mordre. D’ailleurs, les hommes en tenue ont souvent été mobilisés pour les mater quand c’est nécessaire. En février 2008, lors des émeutes dites de la faim, c’est l’armée qui avait mené la répression, occasionnant entre 60 et 140 morts. Paul Biya a en effet fait de la grande muette une entité sociale à part, aux privilèges exorbitants et jouissant d’une impunité à toute épreuve, gage de sa fidélité au régime. Voilà une situation que Paul Biya a lui-même créée en mettant ces hommes en tenue au-dessus de la loi. A force de la bichonner et de céder à ses moindres caprices, mais aussi, en lâchant l’armée républicaine pour créer des milices fortement tribalisées à sa solde, on a atterrit de plain-pied dans une fracture qui est entrain de faire de notre armée en général une poudrière à ciel ouvert. Ce, d’autant plus que même au sein de ces milices dites favorisées, des voix dissonantes s’élèvent de plus en plus contre des pratiques viles qui mettent la sécurité même du premier Camerounais en péril. Cependant, peut-on y lire les prémices d’un coup d’Etat en préparation ? Pour répondre à cette question, il faut entrer dans les dédales des avantages concédés par le régime aux hauts gradés de l’armée afin de comprendre les raisons de sa fidélité.

Armée de tous les privilèges

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Les concessions forestières font partie des privilèges accordés au haut commandement de l’armée

« Pour éviter que les forces de sécurité ordinaires ne se retournent contre lui comme en 1984, Biya a pris un certain nombre de mesures. Il leur a accordé de nombreuses faveurs » notait alors la journaliste française, Fanny Pigeaud dans son ouvrage « Au Cameroun de Paul Biya « . Au début des années 1990, alors que le pays doit se soumettre à un plan d’ajustement structurel imposé par le Fonds Monétaire International (FMI), avec notamment la baisse des salaires et des licenciements dans la fonction publique, Paul Biya épargne l’armée de cette cure d’austérité. D’ailleurs, à ce jour, le traitement salarial des militaires n’a rien à voir avec celui des civils. « Aujourd’hui, le salaire le plus élevé au sein de l’armée est de 500 000 FCFA, en comptant les primes dont le fonctionnement est très peu transparent, ce qui équivaut à celui d’un enseignant en fin de carrière », d’après International Crisis Group, une organisation non gouvernementale dont la mission est de prévenir et de résoudre les conflits meurtriers. Paul Biya a aussi favorisé l’affairisme chez les hauts gradés. « Le président a donné aux hauts gradés la latitude d’investir l’espace économique pour s’assurer à la fois leur fidélité et les tenir éloignés du champ politique. Certains généraux ont aujourd’hui des concessions forestières, d’autres des plantations. Des officiers sont à la tête de sociétés de sécurité privée ou possèdent des terres qu’ils louent à des multinationales » indique Fanny Pigeaud. C’est sans doute galvanisé par tous ces biftecks qu’un haut gradé, après la cérémonie de remise de ses attributs en 2001, a déclaré : « Paul Biya a mis en moi toute sa confiance. Vraiment, j’en suis rassuré et je ne pourrais jamais décevoir ses attentes en ce qui concerne le devoir d’un soldat ». Paul Biya avait en effet signé un décret portant promotion, élévation et nomination des officiers généraux le 25 septembre 2001. Les hauts gradés doivent beaucoup à celui qui les a élevés au grade supérieur. Certains des avantages frisent d’ailleurs l’illégalité : non remboursement de sommes d’argent empruntées à l’ex SCB (Société camerounaise des Banques) et que Paul Biya a fait rembourser plus tard par l’Etat camerounais, attribution des Unités Forestières d’Aménagement (UFA) dans le Sud du pays, une source facile de rentes dont bénéficient les proches de Biya. Ce qui a fait dire à Ndzana Seme que ces hauts gradés sont « les détenteurs réels du pouvoir au Cameroun ». Et pourtant, on n’a jamais vu l’opération épervier s’intéresser à un militaire.

Ces « détenteurs réels du pouvoir » sont de gros affairistes, et il n’y a pas que l’or vert qui les intéresse. On parle aussi de généraux grands adjudicataires des marchés d’approvisionnement du ministère de la défense (munitions, uniformes, matériels lourds, véhicules…), que leurs complices Israéliens autour de Paul Biya ne cessent de multiplier depuis des décennies, maintenant ainsi une clientèle de poids pour l’industrie d’armement d’Israël.

Les Israéliens supposés protéger Paul Barthélemy Biya se sont en effet installés comme de véritables commerçants qui vendent à l’armée camerounaise tout ce que l’Etat d’Israël fabrique, même si l’équipement vendu ne sert à rien à la défense du pays. Un affairisme qui va pousser le ministre en charge de la Défense Edgar Alain Mebe Ngo’o à rappeler, en septembre 2009, lors de la cérémonie d’installation du commandant Jules César Esso comme nouveau commandant de la légion du Littoral, qu’une « position de commandement, aussi élevée soit-elle, ne saurait constituer un instrument de rente ou de trafic d’influence ».

Une cuillère en or dans la bouche

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Le cinquantenaire des armées a été une mine à promesses pour l’armée

En outre, conscient que les multiples avantages accordés aux militaires sont loin de suffire, Paul Biya multiplie les promesses et les réalise un peu plus rapidement que d’habitude. Fin 2010, il a fait organiser un cinquantenaire spécialement dédié à l’armée. Ce alors même que les Camerounais, depuis 2011, attendent le cinquantenaire de la réunification. Il a, à l’occasion, fait un éventail de promesses : « supprimer le 4ème échelon du grade de capitaine et de lieutenant de vaisseau, pour permettre un passage plus rapide des officiers subalternes à la catégorie d’officiers supérieurs, harmoniser les âges de départ à la retraite des personnels non officiers et des officiers subalternes de la Gendarmerie nationale et des armées, mettre en œuvre un programme d’urgence de construction de logements pour militaires en activité, finaliser avec le Crédit Foncier les négociations devant aboutir à l’accès des militaires à la propriété immobilière ». Il avait aussi promis « d’ordonner une étude urgente devant déboucher sur la création d’une mutuelle des armées, pouvant permettre une meilleure prise en charge des soins médicaux des personnels militaires, de revaloriser la prime d’alimentation à un taux plus compatible avec la conjoncture économique nationale actuelle, de créer un Secrétariat d’Etat aux Anciens combattants, anciens militaires et victimes de guerre ».
Pour régner sans problèmes, Paul Biya a souvent gardé les généraux de l’armée au-delà de l’âge légal de départ à la retraite. Mais, au fil du temps, ce qui apparaissait comme un avantage s’est mué en une véritable menace. Le maintient des vieux généraux d’armée à leurs fonctions empêchaient l’accession de jeunes colonels à ce grade. C’est, conscient de la sourde colère qui commençait à gronder, que quatre généraux ont été mis à la retraite, avec cependant des avantages très importants. Cela a permis la promotion de jeunes colonels et, d’apaiser quelque peu les esprits au sein de la grande muette. Voilà pourquoi Paul Biya peut se permettre souvent des absences prolongées à l’extérieur du pays sans avoir à craindre quoi que ce soit. Il sait que son armée, bien gavé, veille au grain.

Malgré tous ces privilèges, malgré le colossal budget du ministère en charge de la Défense(troisième ligne du budget de l’Etat en 2010 derrière l’Enseignement secondaire et les Travaux publics avec une enveloppe de 175 353 milliards de francs CFA), certains officiers se livrent aussi à des activités très peu recommandables. En 2008, des officiers ont été limogés car, soupçonnés d’être impliqués dans le braquage d’une banque à Limbé dans le sud-ouest du pays. Le 19 juin dernier, une banque panafricaine a été cambriolée à Douala, capitale économique. Là aussi, un capitaine de corvette et des militaires ont été arrêtés et interrogés.

Mécanique bien huilée

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Pour le nouveau commandant de la Gp Raymond Beko’o, l’objectif est de ramener la sérénité au sein des troupes

Le verrouillage du système au sein l’armée est toujours d’actualité. Paul Biya a en effet mis en place un modèle organisationnel qui lui permet d’en tirer tous les avantages sur le plan sécuritaire. « Après avoir effectué une purge sévère dans l’armée, Paul Biya l’a reprise en main en plaçant des hommes de confiance aux postes sensibles. Il a tissé des liens étroits avec les officiers qui l’avaient sauvé en 1984 » relève avec pertinence l’ONG International Crisis Group dans son rapport Afrique N°161 du 24 juin 2010. Depuis, il a surtout confié les postes stratégiques de commandement aux militaires originaires du sud du pays comme lui. En témoigne le réaménagement dans l’armée du 19 août 2011. Le Commandant de la Garde présidentielle, le Colonel Etoundi Nsoé Raymond est un sudiste. Tout comme le chef d’État Major particulier du Chef de l’État par intérim, le Colonel Amougou Emmanuel et l’aide de camp du Président de la République, le Contre-Amiral Fouda Joseph. Le chef d’Etat-major général des armées est aussi sudiste. Il s’agit du général René Claude Meka. Comme conseillers, le président dispose de techniciens et de stratèges qui lui permettent de contrôler et de tout verrouiller. Sous le sceau de l’anonymat, un officier à la retraite confie qu’il est difficile d’organiser un coup d’Etat car « le contrôle des munitions et du matériel roulant lourd comme les chars sont directement gérés depuis la sécurité présidentielle. Il n’y a que trois ou quatre personnes par exemple qui peuvent ordonner le déplacement des chars par exemple. Pour des raisons évidentes de sécurité militaire, je ne peux vous en dire plus » dit-il. En plus de cela, Paul Biya a pris le soin de favoriser deux petites unités de l’armée, mieux traitées et techniquement supérieures aux autres. « S’il a favorisé les individus, Biya a fait en sorte que l’armée ne soit pas opérationnelle : les militaires ont peu d’armes et de munitions et ne s’entraînent pas. Beaucoup de brigades de gendarmerie ne comptent que trois ou quatre éléments et aucun moyen de transport. Biya a ainsi rendu l’armée totalement inoffensive : elle ne peut a priori rien tenter contre lui » analyse Fanny Pigeaud. Pendant ce temps, la Garde présidentielle et le Bataillon d’Intervention rapide (BIR) bénéficient d’un traitement plus enviable. « Le statut de deux de ces corps d’élite, la Garde présidentielle pose en particulier question. Tous deux bénéficient d’un régime spécial, puisqu’ils ne dépendent pas du ministère de la Défense mais directement de la présidence. Ses soldats reçoivent une formation physique de très haut niveau et sont réputés pour leur efficacité dans l’usage des armes. Les moyens donnés au BIR, qui apparaît comme une armée dans l’armée, sont plus importants et perfectionnés que les siens. Les éléments du BIR ont des avantages et primes que n’ont pas les soldats ordinaires » constate ICG. Ceci était jusqu’alors le principe. Seulement, est-ce que tout cela est encore vrai ? Les évènements récents semblent prouver que cette mécanique est quelque peu grippée.

Président en danger

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Quand les corps d’élite se fâchent, le coup d’Etat n’est jamais bien loin

Le panier d’oseilles réservé aux hauts gradés de l’armée ne fait pas que des heureux. D’autant plus que leur appétit n’a visiblement pas de limites. Ce qui est à l’origine des soubresauts que connaissent depuis peu les milices présidentielles (Gp, Bir, Dsp), et qui tiennent l’actualité en otage. La veille de la dernière visite du président équato-guinéen à Yaoundé, un soldat de la Gp a envoyé de son téléphone portable, un message au commandant de la Gp pour le mettre en garde. Le soldat a prévenu son commandant que s’il arrivait que son unité soit retenue pour le jalonnement à l’occasion de la sortie du chef de l’Etat du lendemain, il allait ouvrir le feu sur le véhicule du président. Pourquoi un tel oukase ? Sous anonymat, un soldat de la garde présidentielle précisera alors : « Nous n’avons plus de primes. Nos avantages sont constamment détournés. Nos chefs s’engraissent, pendant que nous souffrons. Nous en avons marre. Seulement, nous ne pouvons pas protester par peur de représailles. Notre camarade à fait ce que nous tous devrions faire ». On n’a pas souvent l’habitude de voir les éléments du Bataillon d’intervention rapide (Bir), unité d’élite créée pour traquer les bandits de grand chemin, faire partie de l’escorte du président de la République. Or, lors du retour de Paul Biya de Malabo, où il prenait part au 7ème sommet des pays Acp (Afrique-Caraïbes-Pacifique), des agents du Bir étaient pourtant postés tout le long de l’itinéraire présidentiel, de l’aéroport de Nsimalen au centre ville de Yaoundé. Armes au poing, ils semblaient plutôt bien équipés. Ces soldats ont investi les coins stratégiques où sont généralement couchés ou juchés les éléments de la Garde présidentielle, lors des sorties ou retours du chef de l’Etat.

Autre fait, le 23 décembre dernier, alors que Paul Biya vient de remettre le trophée au vainqueur de la finale de la coupe du Cameroun et que son cortège a repris le chemin du palais d’Etoudi, un militaire de la garde présidentielle va ouvrir le feu ledit cortège. C’est la panique au sein de la sécurité présidentielle. A la suite de tous ces imbroglios d’un nouveau genre, plusieurs soldats ont été appréhendés et l’enquête suit encore son cours. L’essentiel des revendications des « têtes brûlées » de la Gp se retrouve concentré dans une lettre qui circule sur Internet : « Ainsi, comment comprendre qu’un soldat de la protection d’un chef d’Etat, de toute sa famille et des institutions, soit amené à déféquer en pleine nature parce qu’il manque d’eau ? Nos enfants et épouses sont privés d’eau et d’électricité. Qu’en est-il des enfants de M. Biya et des officiers supérieurs ? Ils vivent dans l’opulence et suivent leurs études à l’étranger sans soucis. Nous, hommes de rang et sous-officiers de la Gp, de la Dsp et du Bir, sommes dans une situation avilissante, misérable : le choléra, le paludisme sont le lot quotidien de nos enfants et épouses. (…) En conséquence, nous, soldats patriotes (tous grades confondus) de la Gp et de la Dsp, exigeons impérativement :

1) le limogeage du colonel Amougou, chef d’état-major particulier du président; du général Ivo Disancio, directeur de la Dsp ; du colonel Etoundi, commandant de la Gp et des officiers coupables d’affairisme avéré et d’irresponsabilité outrancière ;

2) Le rétablissement immédiat de l’eau potable et des meilleures conditions de vie pour nos familles ;

3) La libération immédiate et sans condition de nos camarades aux arrêts ;

4) La réintégration au sein des armées des officiers de la Gp rayés de nos rangs à cause de leur solidarité avec les soldats aux arrêts ».

Ainsi, l’appétit démesuré des grands de l’armée, couplé à d’autres malheurs vécus par les subalternes ont fini par jeter des cailloux dans la mécanique de la sécurité présidentielle. Pas du tout habitués à ce que la grande muette se mue en grande pie, certains analystes ont cru lire en cette montée d’adrénaline au sein de la smalah sécuritaire du président les signes prémonitoires d’un coup d’Etat en préparation, d’autant plus qu’un autre communiqué publié sur Internet lèvera tout équivoque sur les intentions réelles des probables mutins : « En ce jour du 18 décembre 2012, Nous, Soldats (tous grades confondus) de la Garde présidentielle (Gp), de la Direction de la Sécurité présidentielle (Dsp) et du Bataillon d’intervention rapide (Bir), profitons de l’inaptitude de M. Biya à gouverner ce pays, pour dire à notre population que trop c’est trop!!! Plusieurs maux minent notre pays, à savoir la corruption généralisée, le tribalisme, la concussion, l’inertie, etc., ajouté à cela le manque d’eau potable et d’énergie dans les ménages. Sur l’ensemble du territoire en général et surtout à Yaoundé la capitale à deux pas du palais d’Etoudi, les populations sont confrontées chaque jour à cette réalité de dénuement basique qui, au 21ème siècle, demeure encore un réel problème de gouvernance au Cameroun, notre chère Patrie. Nous en avons vraiment honte !». Le 02 janvier dernier, un garde du corps du président est arrêté pour avoir demandé de l’aide à la mère de la première dame du Cameroun. On a même essayé d’établir un parallèle avec le cas mauritanien où un soldat a tiré sur le président Abdel Aziz et a failli le faire passer de vie à trépas. Si l’on renifle là les odeurs d’un malaise au sein d’une armée aigrie et divisée, doit-on se laisser à penser que l’armée pourrait faire basculer le Cameroun ?

Ça va barder ?

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A coup de promesses et de réalisations, Paul Biya a bâti une armée à son service

Une chose est sûre, Paul Biya est lui-même la source de l’émergence de ce serpent de mer qu’est l’armée, pour des raisons sus-évoquées. Mais jusqu’à preuve du contraire, le modèle organisationnel et l’existence des entités qui prouvent qu’il existe une armée dans l’armée, joue encore en sa faveur. Pour tuer les grognements grandissant à la Gp,  les soldats de la Garde présidentielle ont eu un rassemblement spécial vendredi, 28 décembre 2012, présidé par des officiers israéliens et le colonel Etoundi Nsoé, commandant de la Garde présidentielle. Ils étaient porteurs d’un message du chef de l’Etat à l’attention des soldats, d’après lequel le chef de l’Etat dit qu’il a pris acte des revendications et que, à partir de janvier 2013, il sera désormais avec eux en permanence.  A la fin du propos, il a été remis à chaque soldat de la Gp une gratification de 25.000 FCFA. Une prime de plus depuis le début de la grogne. D’ailleurs, au lendemain de la menace de tirer sur Paul Biya, plusieurs primes ont été payées dans les salaires du mois de décembre. Des primes que certains n’avaient jamais perçues depuis qu’ils étaient en service à la Garde présidentielle. Une prompte réaction qui vient une fois de plus démontrer que lorsqu’il est question de la grande muette, Paul Biya ne badine pas. Il a bien compris que la boulimie des hauts gradés de l’armée qui ne se privent pas de puiser même dans les primes des sous-fifres, pouvait lui être préjudiciable. S’il ne peut plus couper l’herbe sous les pieds de tous ces sbires habitués à leurs biftecks, il a compris qu’il fallait davantage contenter tout le monde, car il sait que seuls les membres de son appareil sécuritaire peuvent tenter un coup de force contre sa personne. Les autres unités de l’armée, sans équipement et mal entraînées, pour le moment ne peuvent que rester à quia. La mécanique peut continuer à opérer en harmonie. Ainsi, Paul Biya a toujours le cœur tranquille. S’il avait craint quoi que ce soit, il n’aurait pas quitté le Cameroun le 08 janvier dernier pour un de ses séjours privés dont il a seul le secret. Parce qu’au fond, son dispositif sécuritaire tient encore la route, une action collective relève encore de la fiction, au regard de la structuration de ce dispositif et des mesures qu’il vient de déployer. Les militaires n’ont d’ailleurs pas intérêt à ce qu’il y ait basculement. Ils ont besoin de paix pour continuer à s’engraisser. Seule une action individuelle peut peut-être porter des fruits, comme celle du soldat qui a ouvert le feu sur le cortège présidentiel le 23 décembre dernier. Mais doit-on en arriver là ?

Nous pensons  qu’un renversement par la voie des armes ne serait pas de bon ton pour le Cameroun. Cela risquerait de déboucher sur une guerre civile avec son lot de violations de droits de l’homme, de fractures sociales et secouer mortellement la paix sociale. Il n’y a jamais de victorieux à l’issue d’une guerre.

Kami Jefferson

Escroquerie politique Paul Biya n’en démord pas

29 janvier 2013

Escroquerie politique

Paul Biya n’en démord pas

Le 31 décembre dernier, le président de la République a mis en avant sa réalité politique, en porte-à-faux avec ce qui réellement est.

Traditionnel discours de fin d’année du président de la République et une fois encore, l’homme du 06 novembre a voulu ériger les Camerounais au statut de peuple sans mémoire. Alors que François Hollande, le président français, a adressé les vœux aux Français en huit minutes, Paul Biya a passé plus d’une demi-heure à pavoiser devant le peuple. Sans vergogne, ce sont les mêmes vieilles recettes qui ont été servies, recettes auxquelles on s’est tant habitué. Sur un plan tout à fait politique, le bla bla bla discursif a mis en avant un lot d’incongruités, de quiproquos, de contrevérités ou encore des propos déjà entendus auparavant qui cachent mal une mesquinerie politique bien calculée.

A la rescousse du processus biométrique

Le ramdam fait autour du débarquement de la biométrie dans notre pays par le régime, finalement semble n’avoir séduit qu’une minorité. Pilier de sa politique électorale de ces derniers mois, le président a perçu le désintérêt du peuple pour les inscriptions sur les listes électorales. Or, les délais sont désormais proches. « Il est impératif que cette opération soit menée à bien dans les délais prévus », a-t-il martelé. Sa trouvaille pour mobiliser les troupes, rendre gratuit la confection des cartes nationales d’identité : « Afin de faciliter ce processus, j’ai décidé de la gratuité de l’établissement des cartes nationales d’identité à compter du 1er janvier 2013 ». L’invitation pressante à s’inscrire sur les listes électorales à laquelle il invite les Camerounais via la gratuité de la Cni, démontre qu’il pense que cette gratuité changera la donne. A la réalité, si Elecam est à la peine dans l’atteinte de ses objectifs de mobiliser 9 millions d’électeurs (d’ailleurs moins d’un tiers des potentiels électeurs se sont déjà inscrits), c’est parce que les Camerounais ne veulent plus entendre parler de politique. L’attrait exacerbé pour la tricherie et les mascarades électorales dans lesquelles n’a cessé de verser le régime a découragé la majorité des citoyens. Le 31 décembre 2011, s’adressant à ses compatriotes, il notera, relativement à l’élection présidentielle : «Je saisis cette occasion pour réaffirmer que les dysfonctionnements qui ont été constatés et qui, de toute façon, n’étaient pas de nature à remettre en cause les résultats de la consultation, seront corrigés avant les prochaines échéances électorales ». Pour mener à bien ces corrections, il a pensé à la biométrisation du fichier électoral. Le président soutient à cet effet que : « Dans notre souci permanent de moderniser notre processus démocratique et de renforcer la transparence et la crédibilité de nos élections, il a été décidé de refondre le fichier électoral et d’introduire la biométrie dans la confection des documents électoraux ». Sauf que l’introduction de la biométrie dans notre pays n’a pas fait l’objet d’un consensus entre les parties intéressées. Si on exclut le fait qu’en décidant de limiter la période d’inscription des citoyens, le directeur général des élections Mohaman Sani Tanimou a plongé dans l’illégalité, Elecam peine à associer de manière franche à toutes les étapes de la procédure la totalité des opérateurs politiques ainsi que la société civile. Bien plus, tandis que l’accent est mis sur l’identification, il n’est toujours pas fait grand cas du processus d’authentification. Et là, peut toujours se jouer la carte de la tricherie. Comme le notait Hilaire Kamga membre de la société civile, « On n’a aucune assurance que Monsieur X qui a été identifié et dont on a pris les empreintes et à qui on a donné une carte, a la garantie qu’il sera bien authentifié le jour de l’élection. Est-ce que le dispositif pour l’authentifier est fiable ? Si oui, qui certifiera le fait que l’homme qui est venu se présenter avec une carte est bien celui qu’on est entrain de voir dans la machine ? ». Les Camerounais n’y croient plus. Elecam mal conçue dès le départ, donc a été mal accouchée. En 2008, toujours lors de son traditionnel discours de fin d’année, Paul Biya déclarait : « Dans le même esprit, nous avons poursuivi la mise au point d’ELECAM qui renforcera la crédibilité de notre système électoral ». Cela s’est-il vérifié au fil du temps ? La structure doit aujourd’hui faire face à une grande impopularité, qui rend difficile la conduite de l’opération de rénovation des listes électorales. À la date du  15 décembre 2012, le nouveau  fichier électoral comptait 1 980 982 électeurs  inscrits sur l’ensemble du territoire, soit un peu moins de 30% des objectifs d’inscription  que s’est fixé ELECAM. Puisque Biya ne veut pas percevoir les vraies raisons de cet échec, on se demande finalement qui est victime de « myopie politique ».  Or, il sait pertinemment que le Cameroun est le paradis de la fraude électorale. Pour tenter de sauver les meubles, ses ministres frôlent le ridicule quand on les voit opérer des descentes dans leurs régions d’origine, afin de mobiliser la base. Les Camerounais ont perdu la foi. Du coup, tous les propos présidentiels relatifs à la mobilisation des citoyens quant aux inscriptions sur les fichiers électoraux sonnent dans le vide. Et la gratuité de la Cni n’est pas la solution. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que Paul Biya nous joue cette carte-là. En 2011, dans le cadre de la préparation de l’élection présidentielle, il nous a joué la même musique. Les Camerounais seront-ils cette fois-ci plus sensibles à ce don alors que beaucoup de  ceux qui sont allés se faire identifier n’ont pas  cru devoir se déplacer pour aller retirer leur carte nationale d’identité ? Des sources officielles ont d’ailleurs indiqué ces derniers temps que des milliers de cartes d’identité sont en souffrance dans nombre de centres d’identification à travers le pays, particulièrement dans la partie septentrionale du Cameroun. Des observateurs avertis de la scène politique camerounaise ont toujours attribué la désaffection des électeurs à un manque de confiance au processus électoral. Et non à un manque de moyen de se faire établir une carte nationale d’identité.

La Conac : un exemple à citer ?

Le discours de la fin d’année 2012 a aussi été marqué par la fleur faite à la Conac par son programmateur Paul Biya. En effet, tout en indexant la fraude dans la passation des marchés publics, il note que « Le récent rapport de la CONAC est particulièrement édifiant à cet égard ». Pourtant, cette Conac semble de plus en plus sujette à caution. N’est-ce pas celle-là même qui pointait un doigt sur Marafa Hamidou Yaya, l’accusant d’avoir voulu obtenir, relativement à l’exécution du projet de port en eau profonde de Kribi, dans une démarche frauduleuse, une indemnisation disproportionnée au titre de sa possession de parcelles dans la zone soumise à expropriation ? L’ex Sgpr va tourner ce rapport en ridicule en publiant un démenti dans lequel il précise : « Il est exact que je détiens deux (02) parcelles dans un lotissement approuvé par les administrations compétentes de l’Etat, sur un domaine privé. Seulement, je les ai acquises il y a 15 ans, comme en atteste le titre foncier n° 1702/0 en date du 02 juillet 1997. Ces deux parcelles ont fait l’objet d’un morcellement ayant abouti à la délivrance en ma faveur des titres fonciers n° 1715 et 1716 en date du 10 septembre 1997.
Vous me permettrez de vous faire noter que cette date précède de près de 12 ans l’arrêté du 06 février 2009 déclarant d’utilité publique la zone réservée au port en eau profonde de Kribi.
J’ajoute qu’en 2003, j’ai acquis dans le même lotissement, une parcelle mitoyenne aux deux précédents, comme en atteste le titre foncier n° 2559 en date du 23 octobre 2003. Cette fois encore, vous me permettrez de vous faire noter que cette date précède de près 6 ans l’arrêté du 06 février 2009 ».

C’est également cette Conac qui avait, dans son premier rapport publié en novembre 2011, accusé l’ancien ministre des Travaux publics Bernard Messengue Avom, de malversations financières d’un montant de 33 milliards de FCFA en liaison avec le bitumage de la route allant de la localité d’Ayos dans la région du Centre à Bognis à l’Est du Cameroun. L’ex Mintp était alors monté au créneau pour dénoncer le non respect du principe du contradictoire dans les enquêtes. « Le ministère des travaux publics n’a jamais eu ni connaissance de ce rapport, ni n’a été amené à s’expliquer sur les faits observés par cette mission, en violation du principe du contradictoire en vigueur en pareille circonstance», fera-t-il savoir dans son communiqué. Une réalité qui démontre que cette structure n’est qu’un outil à sa solde. On ne peut pas ouvrir une information sur un individu sans toutefois l’entendre. En outre, signe que certains sont au-dessus de tout cela, en 2011, la Conac a ouvert une enquête sur Edgard Alain Mebe Ngo’o, l’actuel ministre délégué à la présidence de la République chargé de la défense. On est toujours dans l’attente de ses conclusions. Voilà pourquoi à Emergence, nous avons parlé d’une justice à plusieurs vitesses, surtout lorsqu’on sait que Paul Biya a précisé dans son discours que : « Il va de soi que ces atteintes à la fortune publique ne resteront pas impunies ». La justice va-t-elle cesser de se faire à tête chercheuse ?

Bien plus, il convient de s’interroger sur l’apport de la Conac dans lutte contre la corruption. Le président pense-t-il que cette institution est un outil efficace de lutte contre la corruption alors que le Cameroun continue à faire partie du club très select des pays les plus corrompus du monde ? Doit-on surtout comprendre que Paul Biya s’en remet désormais  à l’élaboration d’un rapport annuel de cette institution pour combattre la corruption ? En 2010, Paul Biya reconnaît : « La corruption, toujours elle, sans cesse renaissante… ». Lors de la dernière campagne présidentielle de 2011, le Prince d’Etoudi avait dans sa bouche comme slogan : « la bonne gouvernance » qui de façon récurrente revenait dans tous ses discours.  C’était, une ritournelle, celle que Paul Biya fait toujours résonner depuis des décennies aux oreilles des Camerounais aliénés sous l’effet de la matraque et de vaines promesses. Loin de la pratique politique véritable attendue, la corruption s’implante de plus belle dans le pays. Malgré un simulacre de lutte à travers la création des cellules soi-disant en guerre contre la corruption, la Commission nationale anti-corruption, l’agence d’investigation financière et le bataclan de programmes voisins, l’application stricto-sensu de l’article 66 de la constitution axé sur la déclaration des biens privés de tous les occupants ou aspirants à la gestion des parcelles de pouvoir est lettre morte. L’application véritable de l’article 66 est la clé de la lutte contre la corruption. Or, pour le moment, c’est l’immobilisme total. Ainsi, lorsque le président note le 31 décembre 2011 que « Je pense que, dans le passé, l’action gouvernementale a souffert d’un déficit d’esprit d’entreprise et que l’administration a péché par immobilisme », il n’a pas tort. Concernant la lutte contre la corruption, cet immobilisme se poursuit. Et ce n’est pas « la création du Tribunal Criminel Spécial, dont on peut attendre une accélération des procédures en cours et, on peut l’espérer, le reversement des sommes détournées », qui changera la donne. Paul Biya est donc de mauvaise foi lorsque le 31 décembre dernier, il soutient tout en s’agitant devant son pupitre que selon ses détracteurs, ses troupes et lui seraient  « immobiles »  et que leur «  stabilité serait, elle-même, sujette à caution. Un tel manque d’objectivité ne peut s’expliquer que par une sorte de myopie politique qui les empêche de voir les choses telles qu’elles sont… ». Comme nous venons de le démontrer, lui-même a reconnu en 2011 cet immobilisme.

 

Vous avez dit cinquantenaire de la réunification ?

 

La première fois que les Camerounais sont au fait d’une promesse présidentielle de célébration de ce cinquantenaire, c’est en 2010, toujours lors du discours de fin d’année : « Nous allons en effet, en 2011, célébrer le 50ème anniversaire de notre réunification ». Aucune date n’est précisée, puis, en fin d’année 2011, c’est le revirement assorti toutefois d’une nouvelle promesse : «Avant de conclure, je voudrais dire que le Cinquantenaire de notre Réunification, intervenue, comme vous le savez, le 1er octobre 1961, sera célébré avec toute la solennité nécessaire. Seule la concomitance de la date de l’anniversaire de cet événement historique avec celle de l’élection présidentielle nous a empêchés de le commémorer au moment où nous l’aurions souhaité. Il le sera dès que possible, à Buéa, avec toute la dignité et la ferveur voulues, car nous ne devons jamais oublier que la Réunification fut le premier pas de notre Nation vers son unité ». Nous sommes finalement rentrés dans l’année 2012 et l’avons parcourus de long en large sans aucune autre annonce relative à cette célébration. Et au moment où l’on s’apprête à embrasser 2013, Paul Biya nous relance à nouveau sur la question : « Je suis heureux d’annoncer que les conditions paraissent pouvoir être réunies dans quelques mois pour célébrer, avec toute la solennité souhaitable, le cinquantenaire de la réunification ». Une fois de plus, aucune date n’a été avancée. Lui qui en 2011 avait justifié la non tenue de cette célébration pour des motifs d’élection présidentielle, ne va-t-il pas en fin d’année 2013 nous servir la même chansonnette quand on sait que cette année est elle aussi supposée être une année électorale ?

 

Que dire des institutions ?

La réalité et Paul Biya décidément ne font pas un. Lorsque dans son dernier discours il évoque les institutions camerounaises, cela nous rappelle douloureusement que nous pataugeons toujours dans l’inexistence du sénat et du conseil constitutionnel, près de 17 ans après l’entrée en vigueur de la constitution du 18 janvier 1996. Tout d’abord, dans l’optique de la mise en place effective du conseil constitutionnel, il nous rappelle qu’il « s’est avéré également nécessaire de mettre en conformité avec la Constitution certaines dispositions concernant le Conseil constitutionnel en vue de la mise en place de cette haute juridiction ». Une mise en conformité qui en réalité vise l’assujettissement de cette institution à ses desideratas.  En effet, en modifiant l’article 51 de la constitution qui, au préalable, avait consacré le mandat des juges constitutionnels de 9 ans non renouvelables, Paul Biya a fait voler en éclats le principe de l’inamovibilité de ces juges. Aujourd’hui, ce mandat est de 6 ans éventuellement renouvelable. Il va sans dire que qui veut poursuivre sa carrière n’a qu’à se mettre au pas. L’indépendance de ces juges est donc mise entre parenthèses. En outre, le Dr Owona Nguini, politologue affirme que ces révisions devenues coutumières risquent de « déconsidérer la constitution, d’en faire un véritable chiffon de papier. Pour qu’un ordre constitutionnel soit performant, il importe que la loi fondamentale ne soit pas malléable ». A titre d’exemple, depuis 1789, la loi fondamentale américaine n’a connu que 27 amendements. Dès lors, comme le souligne Owona Nguini, le régime s’est inscrit dans la déconstruction du minimum de consensus politique et institutionnel qui a été instauré au Cameroun entre 1991 et 1996.

En 2008, l’inoxydable président de la République assurait : « nous avons donc engagé le processus de la révision constitutionnelle afin de lever une hypothèque qui pesait sur notre avenir politique à moyen terme. Je crois que la majorité du peuple camerounais a compris le sens… ». Sauf que les Camerounais n’ont jamais été dupes des véritables motivations du jeu de la révision constitutionnelle qui a porté soit sur la non limitation de ses mandats présidentiels, soit sur le bâillonnement des autres institutions sensées assurer un équilibre entre les pouvoirs. On peut dire que l’époque où Paul Biya se référait à la sacralité de la constitution au plus fort de son opposition avec Ahidjo, est révolue. Au final, il est évident que ces institutions, même si elles finissent par voir le jour, seront bancales, taillées à la mesure du dieu national.

Pour Paul Biya, la naissance effective du conseil constitutionnel n’est prévue qu’après les sénatoriales prévues pour cette année. Aucune date à l’horizon. Le temps de Biya n’est pas le temps des citoyens qui depuis 17 ans sont dans l’expectative. En 2008, il prétendait que : « Au début de l’année qui s’achève, nous étions en droit de penser que les conditions étaient réunies pour que nous puissions consacrer nos efforts à l’atteinte des objectifs que nous nous étions fixés, c’est-à-dire à la consolidation de nos institutions démocratiques ». Nous sommes en 2013, soit 5 ans plus tard. Loin de la consolidation de « nos institutions démocratiques », nous attendons toujours qu’elles soient au moins matériellement créées.

Tout de même, il nous a promis les élections sénatoriales en 2013. On est perplexe quand à la réalisation de cette promesse, quand on sait que Paul Biya a fait des entourloupettes un mode de gouvernance. Mais qu’il n’oublie pas ces propos d’Abraham Lincoln : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps, mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ».

Kami Jefferson

 

 

5 octobre 2012

Gestion des catastrophes

A quoi sert la direction de la protection civile ?

La direction de la protection civile (Dpc) créée en 1995 est en principe un élément clé en matière de gestion des catastrophes. Cependant, malgré un budget voté chaque année, elle peine à faire montre de compétence sur le terrain, immergée dans l’inertie qui est l’apanage de notre administration dans un sens large.

La partie septentrionale du Cameroun flotte dans l’eau. Les inondations font rage. 16 morts, plus de six mille personnes déplacées, des milliers d’hectares engloutis et une rentrée scolaire hypothéquée. Pire, la situation est de plus en plus inquiétante, selon les associations humanitaires et les organisations non gouvernementales (Ong) qui se déploient sur place. La région de l’Adamaoua est désormais coupée du Nord, les eaux folles des inondations ayant emporté le pont sur le Mayo Mboki qui relie les deux régions. Récemment, on nous a aussi appris la rupture de la digue sur le Logone. Un mort, des milliers d’hectares ensevelis sous les eaux, particulièrement dans la région de Gobo. Une autre tragédie est aussi entrain de se dessiner dans l’est du pays, où l’on dénombre déjà 150 victimes. Et les pluies diluviennes n’ont pas dit leur dernier mot, alors que le gouvernement de la République semble depuis le début de cette catastrophe il y a à peine trois semaines, surpris par les évènements. Mais une fois de plus, il aura fait montre de son impréparation, de son amateurisme, de sa négligence face à un phénomène devenu redondant depuis des lustres. Des impérities qui démontrent  au demeurant la mauvaise gestion des catastrophes au Cameroun. Pourtant, cette mission a été dévolue au ministère de l’administration territoriale et de la décentralisation (Minatd), ce, via une direction de la protection civile (Dpc) qui a ses locaux au quartier Etoa-Meki à Yaoundé.

Une politique tatillonne de protection des populations

 

Les gros dégâts enregistrés suite aux inondations qui font actuellement rage dans le septentrion sont venus une fois de plus montrer l’incompétence avérée de cette entité en charge de la protection civile au Cameroun. Cherchant à en savoir plus sur les moyens dont elle dispose et sur ses stratégies de déploiement en temps de pré-crises et de crises, nous nous sommes rendus dans ses bureaux. Impossible d’obtenir l’interview de qui que ce soit même hors micro, sans l’aval du directeur de l’institution Jean-Pierre Nana qui, d’après des informations recueillies sur place, seraient en voyage. Qu’à cela ne tienne, vu l’ambiance calme qui règne au sein de cette direction, on comprend que loin des préoccupations de l’heure sur les inondations, ses préposés n’ont pas les pieds dans l’eau comme les habitants du grand Nord et n’évoluent pas dans un environnement frileux qui caractérisent les périodes de crise. Nous faisons un tour au babillard et prenons connaissance de quelques communiqués signés du directeur de l’institution, portant sur les séminaires de renforcement des capacités. La routine administrative camerounaise.

En amont, le système de prévention des catastrophes est défaillant. Il est de toute évidence établi que les autorités administratives naviguent sans cap sur les questions de plan d’urgence en cas de catastrophe naturelle. Les inondations qui font fureur dans le Nord en sont la preuve. Alors qu’on a l’habitude de ces colères de la nature puisqu’elles surviennent chaque année, ce n’est qu’en août dernier que le directeur de la Dpc, Jean-Pierre Nana, et son équipe d’experts se sont rendus Maga à bord d’un hélicoptère. Les experts ont sillonné les périmètres de la digue de retenue d’eau. Il en ressort que depuis le 22 août, la situation devenait de plus en plus inquiétante et les populations riveraines des 7 villages sinistrés avaient pratiquement perdu le sommeil. L’urgence était donc signalée pour sauver le Lac de Maga. Malgré cela, on a attendu les premières pertes humaines et matérielles pour commencer à s’agiter dans tous les sens. La politique de protection des populations au Cameroun est quasi-nulle. Serait-on dans la spirale du déni des réalités de notre société contemporaine ? Par exemple, il n’existe plus dans les grandes métropoles, des zones d’évacuation des populations en cas de sinistre. La structure élaborée pour la gestion et la prévention des catastrophes n’est que théorique. On a souvent eu à mesurer l’incompétence des pouvoirs publics dans la prévention et la gestion des catastrophes. La recrudescence ces derniers mois des incendies dans les marchés en est un exemple. En début du mois de juillet, un incendie a éclaté au marché Congo à Douala. Bilan : plus de 250 boutiques ravagées. Les sapeurs-pompiers n’avaient pas failli à leur réputation de retardataires. Une intervention qui a tardé à se mettre en place et pour cause,  les voies d’accès au marché pour circonscrire la bouche d’incendie étaient inaccessibles. Les soldats du feu, sous équipés et mal formés, ont semblé bien impuissants face à l’ampleur de la situation. Au Cameroun, dans les villes, il n’y a plus de bouches d’incendies, plus de zones d’évacuation pouvant accueillir les populations en cas de sinistre. Et que fait la Dpc pour remédier à cela, elle qui intervient dans les mécanismes de prévention des catastrophes dans notre pays ? Elle comprend pourtant en son sein une cellule des études et de prévention  ainsi qu’une sous-direction de la coordination et des interventions. Le Cameroun peine toujours à mettre sur pied une politique efficace et efficiente de prévention et surtout de gestion des catastrophes. Chez nous, on ne voit jamais les choses arriver, même lorsqu’on tire à souhait sur la sonnette d’alarme. Voilà peut-être pourquoi il n’existe aucune mesure préventive en la matière. Jean-Marc Bikoko, membre actif de la société civile remarque : « Il n’y a pas longtemps, on a eu la catastrophe de Nsam parce qu’on est venu construire un dépôt de carburant en plein centre-ville. Il y est encore, alors qu’il devrait être délocalisé. Quand il y aura une autre catastrophe, on va se mettre à gesticuler alors que c’est maintenant qu’il faut agir ». Une nouvelle catastrophe a d’ailleurs failli s’y produire en mai 2010, lorsqu’un camion chargé de bitume de l’entreprise Total prendra feu. Heureusement, les sapeurs-pompiers interviendront à temps pour éviter la propagation de l’incendie qui s’en prendra quand même à quelques poteaux électriques.

Confiée à une direction, la Dpc est l’organe national de coordination et de collaboration multisectorielle en matière de protection et de gestion des catastrophes. Le décret n°2004/320 du 08 décembre 2004 a fait de la direction de la protection civile le second axe stratégique sur les trois que compte le Minatd. On y note que les sapeurs-pompiers, le service d’aide médicale d’urgence (Samu) et la Croix-Rouge camerounaise sont responsables des secours et autres sauvetages. Mais jouissent-ils au moins de la formation adéquate et des égards consentis aux forces de répression dont on met un accent et un zèle particuliers dans les recrutements ? Font-ils partie d’un corps d’élite comme c’est le cas sous d’autres cieux ? Ne peut-on prévenir et gérer les catastrophes qu’avec les discours bien élaborés et les bonnes intentions de nos gouvernants ? En outre, cette direction est chargée de mener des études sur les mesures de protection civile en temps de guerre et de paix, d’examiner les requêtes en indemnisation et aides financières des personnes victimes de calamités. Toutefois, au regard des observations faites sur les lieux des sinistres, on est en droit de s’interroger sur l’efficacité d’une telle direction qui n’a jamais un coup d’avance sur les évènements et qui même dans ces cas, manque de promptitude. Certaines catastrophes survenues ces derniers temps ont été révélatrices des faiblesses et carences des pouvoirs publics en matière de protection civile. Sinon, comment comprendre que les autorités publiques aient été incapables de détecter le plus rapidement possible le lieu où s’était écrasé le Boeing 737 de la Kenya Airways retrouvé 5 jours plus tard à 5 km de la piste d’atterrissage et qui avait tués 114 personnes ? Des exemples comme celui-ci sont légion. Entre autres : la catastrophe de Nsam Efoulan en 1998 qui a causé plus de 260 morts et 370 millions de francs CFA de dégâts, les incendies des marchés et centre commerciaux dans de nombreuses villes du Cameroun. Et que dire alors de la prévention et de la gestion des inondations dans le grand Nord ? Jean-Marc Bikoko : « La gouvernance à la petite semelle de notre pays vient encore de faire des victimes. Aujourd’hui, la gestion des catastrophes fait partie des stratégies de gouvernance ». On se rappelle par exemple qu’après la catastrophe de Nsam, on avait dans la foulée institué la formation de médecin urgentiste. Mais ce programme est resté au stade embryonnaire et n’a jamais pu réellement décoller.

Des villes entières n’ont pas de brigade de sapeurs-pompiers, de service d’urgence ou encore des équipes de Croix-Rouge de manière permanente. A l’Est, la ville de Doumé commence déjà à émettre des signaux dangereux. Vers quoi coure-t-on cette fois-ci ? Comme au Nord, on plongera aussi dans le déni. Et pourtant : « Voilà une région qui est traversée par un fleuve dont les faits d’armes sont connus. Chaque année, il y a des inondations. On sait que dans cette région, les pluies sont concentrées à une période bien précise et que lorsque la pluie se met à tomber, c’est la catastrophe ». Depuis le 02 septembre dernier les eaux du lac de Maga avaient atteint 312,72 mm alors que la côte d’alerte est de 372,50 mm. La Dpc n’a rien vu venir ce, malgré la sonnette d’alarme qu’on avait commencé à tirer. Le 22 août dernier, l’autorité du bassin du Niger (Abn) a tiré la sonnette d’alarme sur les graves inondations au Bénin et au Nigéria, ceci après le Niger. Le Cameroun, membre de l’Abn, n’a pas voulu prendre à son compte ces avertissements. Et comme d’habitude, c’est après la catastrophe que les autorités essayent de sauver les meubles. Une fois de plus, à quoi sert la Dpc ? A quoi sert le budget qui lui est alloué ? Sur le site a minima de cette direction, on lit clairement que la protection civile constitue à la fois un concept, une mission, un service. Elle doit assurer de manière permanente la protection des hommes, des biens et de l’environnement contre les risques d’accident graves, les calamités ou les catastrophes, ainsi que les effets de ces sinistres. Comme le note Ayissi, autre membre de la société civile, qui dit gestion dit « prévision, organisation, coordination, commandement et contrôle ». Toutes choses qui semblent être tombées en désuétude au Cameroun, alors que le Cameroun croule sous de nombreux risques : risques d’inondations, risques d’origine maritime (tornades, rages et ouragans, accidents des bateaux et barques, etc.), risques d’origine aérienne, risques sismiques et volcaniques, risques d’émanations de gaz dans plusieurs lacs de cratère, risques technologiques, risques de mouvement de masse et sanitaires…

 

Lâchée par les services météorologiques

Le grand Nord et l’Est sous les eaux, cela laisse forcément dans la bouche un goût de bile. En pleine saison des pluies, nul doute que des services météorologiques fonctionnant à plein régime auraient été d’un grand secours pour la Dpc si seulement ils existaient encore. Et que devient la prévention des catastrophes liées aux inondations si les services météorologiques sont morts et enterrés ? Le cercle de concertation de la société civile constate à cet effet que « sur 58 stations météorologiques gérées par le ministère des transports, 55 sont hors service depuis belle lurette et 03 fonctionnent en deçà de l’acceptable. Il n’existe plus de données météorologiques depuis 22 ans pour le secteur non aéronautique. Et puisque dans le grand Nord ces données sont inexistantes, on peut comprendre l’incapacité des autorités à prévenir les catastrophes. Or, le ministère du transport, qui a en charge les services de météo et un budget de 8,5 milliards frs pour cette année 2012, n’est pas à même de renseigner la population sur les prévisions météorologiques. Pas d’indices donc sur le climat, l’humidité de l’air ou du sol, la pluviométrie, la température, l’ensoleillement… Autrement dit, le Cameroun ne maîtrise pas son système climatologique. Il faut dire que même la ressource humaine fait déjà défaut. Sur les 59 météorologistes que comptait le Cameroun en 2010, il n’y a aucun ingénieur. Au cours de l’année 2011, 9 sont allés en retraite et 15 autres doivent progressivement prendre leur retraite entre 2012 et 2015. Bien plus, sur 600 postes climatologiques et pluviométriques, seuls 35 seraient encore d’usage. Ce qui fait que l’organisation mondiale de la météorologie classe le service météo camerounais dernier des 186 pays membres. L’époque où l’on nous servait les prévisions météorologiques même erronées est révolue.

Ce qu’il faudrait faire

Les inondations dans le grand Nord ont déjà causé plus de quatorze morts, des milliers de populations déplacées qui ont trouvé refuge dans les établissements scolaires ou dans les salles de classe. On se demande bien où est passé le directeur de la protection civile, Jean-Pierre Nana. Comment ses équipes sont-elles déployées sur le terrain ? Quelles sont ses stratégies ? Quelles instructions il a reçues du Minatd ?

En principe, chaque région devrait être équipée d’un minimum vital en termes de logistique urgentiste pour gérer la moindre catastrophe. Etant donné qu’on vit une situation qui se répète chaque année, les experts de la Dpc auraient dû investir le grand Nord dès les premiers signes des inondations. D’abord pour évaluer la situation, prévoir l’avenir et piloter un plan d’évacuation des populations et des biens. Pourquoi n’a-t-on jamais prévu dans cette logique de ritournelle un volet de sécurisation du site de Maga ou de la Bénoué par exemple ? N’en a-t-on pas les moyens dans ce pays ? En outre, les dégâts auraient pu être limités. Dès les premières montées des eaux, on avait perçu le danger à l’horizon. L’administration a fait la sourde oreille alors qu’avait commencé à sonner le tocsin. La digue de Maga qui finalement a

cédé date de 1979. A 33 ans, il avait déjà pris un coup de vieux. Un ingénieur des travaux publics nous explique que : « La digue fait partie des techniques d’encadrement des eaux. Elle a une durée de vie ». Quel était l’état de maintenance même de cette digue étant donné qu’à chaque fois qu’une digue subit une pression, il y a un pallier d’amortissement qui est franchi ?

 

Les principales catastrophes ayant touché le Cameroun

 

Il faut dire que le règne de Paul aura été marqué par une kyrielle de catastrophes dont certaines auraient pu être évitées si Paul Biya et ses hommes avaient intégré dans leur manière de gouverner le pays la notion de prévision. Celles-ci vont des glissements de terrain aux éruptions volcaniques en passant par des crashs. Après son intronisation comme chef de l’État, le 06 novembre 1982, des esprits chagrins, des superstitieux le déclaraient mal parti. Et pour cause, le règne du natif de Mvomeka’a commençait avec l’apparition des catastrophes. En 1984, alors qu’il n’est qu’à sa deuxième année à la tête de l’État du Cameroun, le lac Monoun vomit du gaz. C’est le cycle apocalyptique qui s’ouvre. Des émanations de gaz toxiques mettent en péril des vies humaines. Deux années plus tard, c’est au tour du Lac Nyos de laisser échapper son gaz très toxique. Le bilan est particulièrement lourd : 1785 morts, 874 blessés, 4500 déplacés.

L’incendie de Nsam  Efoulan à Yaoundé en 1998 qui a causé plus de 200 morts et des dégâts estimés à 370 millions de francs CFA;

Les éruptions du Mont Cameroun en 1998 et 1999 qui ont causé des dégâts matériels estimés à plus de 300 millions de francs CFA laissant plusieurs familles sans abris.

Le glissement de terrain survenu à Wabaneen 2003;

Les inondations survenues à Limbé au Sud-Ouest et dans les régions du Centre, Adamaoua, Nord et Extrême-Nord qui ont provoqué la destruction des centaines de maisons, des têtes de bétail et des vies humaines ;

03 crashs aériens qui ont causé plus de 180 morts et plus de 110 blessés; le plus récent qui a eu lieu le 5 mai 2007 àMbanga Mpongo dans le Littoral ayant à lui seul provoqué114 morts;

De nombreux accidents de la route ayant provoqué plus de 500 morts dans les trois dernières années;

L’effondrement du pont sur le Moungo ayant provoqué trois décès et les dégâts de plus de 900 millions de FCFA;

 

Kami Jefferson

 

5 octobre 2012

Justice populaire

Un phénomène à la peau dure

Alors que la Commission nationale des droits de l’homme et des libertés a initié des journées de sensibilisation contre cette pratique, la justice populaire coule des jours heureux, encouragée par une société qui tend à l’ériger en règle absolue.

Le regard mouillé par l’émotion, Jeanne Assen, étudiante à l’université de Yaoundé II Soa, revit l’histoire du viol collectif subi par deux sœurs vivant dans sa mini-cité. Si elle regrette amèrement que les présumés violeurs aient pu prendre la poudre d’escampette, elle décrit aussi avec délectation le châtiment qu’on aurait pu réserver aux malfrats si on leur avait mis la main dessus. Sa chute : « La justice populaire est une bonne chose, car nous sommes abandonnés à nous-mêmes ». La justice populaire est devenue la base d’autodéfense dans une société qui a pris ses marques dans la criminalité galopante. Le sociologue Njoya Mama Mohamed explique : « La justice populaire traduit un dérèglement des institutions sociopolitiques, judiciaires, et sécuritaires. Les populations en sont arrivées à conclure que les institutions publiques ne sont pas compétentes et qu’elles peuvent se faire justice elles-mêmes ». De plus, « La justice populaire s’est enracinée dans un contexte social marqué par des difficultés quotidiennes. Les populations ont de la peine à joindre les deux bouts, et lorsqu’on est en plus victime d’un coup de vol, il faut comprendre la rage des populations ». Sans vouloir faire l’apologie de cette pratique sociale qui consiste à se rendre justice soi-même, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une étude menée dans la ville de Douala et conduite par le Pr Abbé Manassé démontre qu’en début d’année 2012, on y a enregistré quotidiennement 13 cas de vindicte populaire. Douala n’est pourtant pas la seule ville concernée par cette situation. Dans nos villes et villages, c’est la mode de l’heure. Le phénomène s’engraisse donc, malgré les cas de règlements de compte dénombrés, porté par l’insécurité grandissante et la présumée impunité dont jouissent les présumés malfaiteurs. Pourtant, une source policière avance l’explication suivante: « Par exemple, lorsque les populations, après avoir bastonné un malfaiteur se décident enfin à l’amener à la police et qu’on leur demande de conduire au préalable le blessé dans un centre de santé pour qu’il puisse recevoir des soins appropriés avant de le ramener à la police, elles refusent. Nous ne pouvons pas, à ce moment-là, garder le présumé voleur dans nos cellules car s’il décède, ce sera pour nous une corvée. Aucun fonctionnaire de la police ne courra le risque de le mettre en cellule ». En tout cas, la crise de confiance aiguë des populations dans ses rapports avec la police, la gendarmerie ou le système judiciaire tout entier est perceptible. Les scènes de foules en furie lynchant ou immolant par le feu de présumés malfrats sont devenues banales. Difficile dès lors de brandir les conventions condamnant la torture signées par le Cameroun ou encore le code pénal. La présomption de culpabilité a pris le meilleur sur la présomption d’innocence. A la police, on confesse presque son impuissance : « Lorsqu’il y a un cas de vindicte populaire, nous confie notre source policière, il faut qu’on soit informé et puis, qu’on évalue la situation avant de descendre sur le terrain. Les forces de l’ordre sont peut-être outillées, mais cela ne veut pas dire qu’à l’aide de votre carabine, vous allez commencer à tirer sur tout le monde. Reproche vous serait alors fait. Et lorsque vous arrivez sur le terrain et que le rapport de force est inégal, le temps de faire appel aux renforts, il se fait tard ». L’étude menée par le Pr Abbé Manassé précise que tandis qu’on recense 13 cas de vindicte populaire quotidienne à Douala, à la police, on en recense que 2, et à la gendarmerie 1. Doit-on comprendre que les forces de l’ordre sont totalement ignorantes de ce qui se passe ? Ou alors, ont-elles renoncé à traquer les incorrigibles de la vindicte populaire ? Répondre par la positive donnerait des frissons à plus d’un. Seulement, très souvent, les témoins dans les affaires de justice populaire sont rares. Le silence complice partagé par les présumés co-auteurs rend difficile la traçabilité des témoignages. La société leur accorde la protection et l’impunité parce qu’on en veut aux institutions étatiques d’avoir failli dans leur mission de protection des citoyens contre l’insécurité. Cela peut se discuter.

Saisir le problème par un autre bout

Ceux qui estiment que la police a pour habitude de relâcher les présumés malfrats qui leur sont confiés mettent de côté leur ignorance. Un dossier comme celui-là, qui met en branle l’action publique, doit faire l’objet d’un suivi. Or, il arrive que « dans un cas de vol par exemple, quand la foule a mis la main sur le voleur et que la dame dépouillée a récupéré son sac à main, elle s’empresse de s’en aller. Et lorsqu’après avoir bastonné le présumé voleur les populations le conduisent au commissariat, il n’y a plus de plaignant ». Sans plainte, l’affaire ne peut aboutir. Les victimes sont parfois découragées par les conséquences pécuniaires d’une poursuite rigoureuse des délinquants. Bien sûr, on ne peut oblitérer le facteur corruption qui a trouvé une planche de salut dans le milieu des forces de l’ordre ou dans le système judiciaire, quand on sait que d’après l’étude ci-dessus citée, 72% des braqueurs sont des récidivistes. Toutefois, un fait n’est pas à négliger : les plaignants, lorsqu’il y en a, oublient souvent qu’ils peuvent se passer de la police et saisir directement le procureur de la République qui, en tant que chef de la police judiciaire va coter la plainte avec instructions à l’appui. Enfin, notre code de procédure pénale prévoit pour les présumés délinquants la possibilité d’une mise en liberté s’ils disposent d’une résidence connue, ou s’ils payent une caution. Ce n’est pas parce qu’on reconnaîtra dans la rue un délinquant qui a été remis la veille à la police que l’affaire est classée. Il devrait comparaître devant un juge pour répondre de ses actes. C’est aussi parce que la société ignore tout cela qu’elle décrète facilement la mort ou la punition des présumés malfaiteurs.

 

Maîtriser le phénomène

La sensibilisation est de facto la principale panacée face au phénomène de la justice populaire. Pour le Dr Njoya, toutes les composantes de la société doivent être mises à contribution, depuis l’Etat jusqu’aux universités, en passant par les écoles, les parents, les médias… Mais alors que le 26 juillet dernier, la Commission nationale des droit de l’homme et des libertés a lancé les journées d’information sur la justice populaire, la sensibilisation à elle seule peut-elle suffire ? Dr Njoya Mama : « La sensibilisation peut avoir des résultats probants, mais il faut également penser à la répression, c’est-à-dire que les présumés coupables de la justice populaire doivent être interpellés et répondre devant la loi ». Mais on dirait bien que les autorités judiciaires ont baissé les bras face à l’adversité, car le travail de la restauration de la confiance des populations en leur système judiciaire miné par la corruption, n’est pas une mince affaire. Il faut en outre des moyens aux forces de sécurité dans la lutte contre l’insécurité, dans un contexte où les villes et les villages vivent au rythme des braquages, vols, viols… « Il faut plus d’éléments dans la police, affirme notre source. Aujourd’hui, les supérieurs sont moins rigoureux sur les résultats parce qu’ils savent qu’on n’a pas de moyens logistiques. On ne peut pas envoyer un policier arrêter un braqueur armé jusqu’aux dents avec pour seules armes ses bras ».

Kami Jefferson

 

Me Germain Junior Bédiang III

« Au Cameroun, c’est le système judiciaire qui est en charge de la justice et non la population ».

L’avocat au barreau du Cameroun se penche sur la question de la justice populaire et nous livre la posture du droit face à ce phénomène.

Que pense le juriste que vous êtes de la justice populaire ?

J’ai une approche purement légaliste qui veut que la vindicte populaire est une pratique malsaine qui s’apparente à une sorte de dégénérescence du système répressif de l’Etat, en ce que les individus qui se permettent de la perpétrer préfèrent se rendre justice. Ceci, alors que la constitution du Cameroun a prévu des institutions qui permettent à tout citoyen qui se sent lésé par une infraction de les saisir. Au Cameroun, c’est le système judiciaire qui est en charge de la justice et non la population.

Quand on sait que les citoyens se plaignent de l’incompétence des institutions judiciaires et des forces de l’ordre qui s’empressent de remettre les présumés malfrats en liberté une fois qu’ils leur sont confiés, est-ce que cette crise de confiance se justifie ?

J’ai une approche dualiste de cette crise. D’abord une approche légaliste car le code de procédure pénale prévoit la possibilité pour le présumé délinquant de bénéficier d’une mise en liberté s’il fournit des garanties ou verse une caution (article 246 alinéa g). Cela ne veut pas dire que la justice l’a libéré. Il reviendra devant le juge pour être jugé. La deuxième approche est relative à la corruption rampante au Cameroun. C’est un facteur humain qui peut constituer le fondement d’une remise en liberté qui peut paraître arbitraire ou inopportune. Les institutions peuvent ainsi être considérées comme défaillantes dans leur facteur humain, ce qui est un problème inhérent à toute entreprise humaine.

La justice populaire est-elle répréhensible au regard de notre droit ?

Déjà, il faut rappeler que le Cameroun est signataire des conventions internationales contre la torture et les traitements humains dégradants. Dans notre ordonnancement juridique, on peut relever que le code pénal en ses articles 278 et 279 et suivants, punissent les coups mortels, les coups avec blessures graves, et même le meurtre (article 275).

Mais est-ce que la justice n’est pas un peu laxiste quant à la répression effective de la vindicte populaire ?

Le problème de la vindicte populaire est que généralement, ce sont des infractions commises de concert. C’est un groupe d’individus qui s’arrange à commettre une infraction et qui n’en dénoncera pas les auteurs. Mais lorsque des individus sont désignés comme étant des auteurs de la vindicte populaire, il y a comme une protection de la société vis-à-vis de ceux-ci.

Comment donc restaurer la dignité et le respect des droits de l’homme dans un contexte où la mode est à la justice populaire ?

Au niveau de l’Etat, il faudrait une refondation des textes qui permettent en l’occurrence de mieux suivre les lendemains de la commission d’une infraction parce que la notion même de flagrant délit devient fugace ces derniers jours. Il y a aussi un travail d’éducation et de formation du peuple.

Propos recueillis par K J

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 octobre 2012

Lutte de pouvoir

 

Minatd : le tremplin d’un futur président de la République ?

 

Le ministère de l’administration territoriale et de la décentralisation est un département ministériel stratégique, que certains présentent comme celui qui peut conférer le statut de dauphin. C’est sans doute la raison pour laquelle René Emmanuel Sadi fait office de prochain président de la République. Mais présume-t-on de ses atouts ?

 

La propulsion de René Emmanuel Sadi comme secrétaire général du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (Rdpc) va raffiner au sein de l’opinion publique son image de dauphin. Mais pour rappel, Mbombo Njoya, actuel sultan des Bamouns, bien avant que Sadi ne devienne  ministre de l’administration territoriale et de la décentralisation, avait confié à l’un de ses proches et ministre de ce pays que si Paul Biya veut faire d’Emmanuel René Sadi le futur président de la République du Cameroun, qu’attend-il pour le nommer à la tête du ministère de l’administration territoriale et de la décentralisation (Minatd) ? Dans l’entendement du sultan Njoya, le Minatd est un facteur important dans la gouvernance républicaine. Autrement dit, le titulaire de ce poste est un dauphin attitré. En tout cas, la question posée par le sultan trouvera réponse à la faveur du dernier remaniement de décembre 2011. On verra l’érection de l’ancien secrétaire général adjoint à la présidence de la République au poste de Minatd. Cette nomination donnera cours à diverses interprétations, mais confortera davantage l’idée qui depuis longtemps faisait fureur dans la sphère politico administrative et qui le présentait comme le dauphin désigné du président Paul Biya. De plus belle, son patronyme va continuer à rimer avec dauphinat. Cela étant, le départ inattendu de Sadi du secrétariat général du Rdpc n’a pour autant pas éteint les lampes qui illuminent son manteau de présidentiable. Bien mieux, son atterrissage au Minatd va raviver les soupçons nourris à l’égard du régime d’être entrain de lui lustrer le siège présidentiel dans les règles de l’art. Pourtant, on a bien du mal à comprendre ce raisonnement, quand on sait que son mentor Paul Biya n’a jamais été Minatd. Et pour cause. Dès 1962, alors qu’il débarque fraîchement de Paris, il est nommé chargé de mission à la présidence de la République. En 1964, il devient le directeur de cabinet du ministre de l’éducation nationale, de la jeunesse et la culture. En 1965, il est porté aux fonctions de secrétaire général du même ministère. Il est nommé par la suite directeur du cabinet civil du président de la République en 1967. En 1968, il est nommé ministre secrétaire général à la Présidence, puis, en 1975, premier ministre d’Ahidjo. Il devient président de la République le 6 novembre 1982, après la démission le 4 novembre d’Ahidjo, profitant de ce que la loi n°79/02 du 29 juin 1979 faisait du premier ministre le successeur constitutionnel du président de la République. Pas de bain donc dans la sphère Minatd pour Paul Biya. Cependant Ahmadou Ahidjo, le premier président du Cameroun aura été ministre de l’intérieur, l’équivalent du Minatd. En effet, ce fils d’un chef foulbé, est un autodidacte qui a intégré l’administration française comme télégraphiste puis opérateur radio. Élu à l’Assemblée territoriale du Cameroun en 1947, il devient conseiller de l’Assemblée de l’Union française dès 1953 et président de celle-ci en 1957. Vice-premier ministre chargé de l’intérieur après l’octroi de l’autonomie interne au Cameroun, puis ministre de l’intérieur (mai 1957). Grâce à un passage en force sagement orchestré par Jean Ramadier, haut-commissaire français de l’État du Cameroun sous tutelle des Nations Unies, il fait tomber le gouvernement André-Marie Mbida en démissionnant avec la totalité des ministres du Nord qui lui sont fidèles. Il remplace ainsi André-Marie Mbida à la tête du gouvernement en février 1958[]. Grâce à son parti l’Union Camerounaise, à une constitution taillée sur mesure, à un tripatouillage électoral et l’aide active de l’armée française qui réduit les rébellions bamiléké et bassa (de l’Union des Populations Camerounaises), il est élu en mai 1960 président de la République. Toutefois, si on se réfère à Paul Biya qui est sensé transmettre le pouvoir, il faut dire qu’il n’a pas toujours eu une relation apaisée avec les Minatd. Déjà, sous l’ère Ahidjo, il eut maille à partir avec Victor Ayissi Mvodo, ministre de l’Administration territoriale qui estimait qu’il était le plus apte à succéder à Ahidjo. Son aversion pour Paul Biya était légendaire. Il s’opposa fermement à sa nomination au secrétariat général de la présidence, alléguant qu’il était un ex-disciple d’André-Marie Mbida. Biya devint président et Ayissi Mvodo se retira dignement, sans vraiment renoncer à se battre puisqu’il se porta candidat à l’élection présidentielle de 1997. Que dire alors de Marafa Hamidou Yaya, ancien Minatd, qui lui disputera son pouvoir ? Qu’à cela ne tienne, au sein de la rédaction d’Emergence, nous avons voulu savoir en quoi le ministère de l’administration territoriale est un terreau incontournable pour l’accès au pouvoir suprrnable pour l’atd pour Paul Biya. é.dans la gouvernance. démocratique du peuple camerounais va raffiner au ême.  Pourquoi ce ministère peut-il être considéré comme un tremplin pour hériter des rênes du pouvoir ? Sadi détient-il en sourdine les prémices d’un futur règne ? Jusqu’où peuvent s’étendre les tentacules d’un Minatd ?

 

L’Hydre nationale

 

Le Minatd est en réalité le chef d’une disposition panoptique qui fait de lui un élément centripète, mais encore, le réceptacle d’une pile d’informations nationales. C’est un ministre au-dessus de la mêlée car, comme le note Mathias Owona Nguini : « ses compétences lui permettent d’assurer au niveau du gouvernement la coordination de l’appareil administratif territorial qui constitue la colonne vertébrale de l’Etat au Cameroun ». Il surveille ainsi le processus de déploiement de l’appareil politico administratif, lequel appareil est un élément essentiel dans l’organisation du pouvoir étatique au Cameroun. llees sous-préfets, du Minatd notamment les préfets, bénéficient  de la procédure.ef de l’e-à-fSes principaux pions sont les autorités déconcentrées qui jouissent d’énormes privilèges dans leurs territoires de compétence (gouverneurs, préfets, sous-préfets). Les missions et les privilèges dévolus à ces autorités permettent de comprendre à suffisance la puissance du Minatd car, il déteint en réalité sur tous les domaines de la vie nationale. Faut-il le rappeler, la loi précise bien que « le gouverneur, le préfet et le sous-préfet sont placés sous l’autorité hiérarchique du ministre de l’administration territoriale et de la décentralisation ». Or, dans les régions, tout comme dans les départements et les arrondissements où ces fonctionnaires servent, ils sont les lames de front par lesquelles l’Etat réduit ou supprime les centres d’attraction concurrents. Même s’ils sont nommés par le président de la République, ils doivent allégeance au Minatd, puisque c’est à travers eux que ce ministère organise un contrôle pour éviter que soit mise à mal la soi-disant unité qu’elle veut imprimer au pays. En cela, ces autorités déconcentrées drapent celles décentralisées et confèrent à la nation entière la couleur centralisée qu’on lui reproche tant. Ce sont en effet elles qui délivrent les autorisations à manifester ou à tenir des réunions publiques… Maurice Kamto en a récemment fait les frais. Le Minatd a la main mise sur les affaires internes du pays, il maîtrise son fonctionnement avec le concours des affidés ci-dessus cités. Par exemple, le gouverneur est la plus haute autorité en dehors de la capitale. Dépositaire du pouvoir de l’Etat en région, il prend des arrêtés, dispose des forces de la police, de la gendarmerie et de l’armée. Il représente l’Etat dans les actes de la vie civile et en justice. Il coordonne les activités des services civils présents dans la région. On imagine donc le volume d’informations auquel il a accès et qui est transféré à sa hiérarchie. Que dire alors du préfet qui se caractérise par sa très grande subordination au pouvoir central ? Déjà que sur le plan protocolaire, il l’emporte sur les autres autorités locales, mais encore, il combine à la fois pouvoirs politique, administratif et juridictionnel. Sur le plan politique, il informe le gouverneur de tout ce qui se passe dans sa circonscription, spécialement les mouvements de l’opinion publique. C’est ainsi que le Minatd baigne dans un océan d’informations débarquant de l’ensemble du triangle national. Sur le plan administratif, le préfet veille à l’application des lois et des règlements, participe au recrutement dans l’armée, exerce un pouvoir de tutelle sur les communes. Il peut lui aussi employer les forces de police pour exécuter les décisions de justice ou maintenir l’ordre. Quid du sous-préfet dans son arrondissement de commandement. Une indiscrétion policière nous déclare que « A chaque fois qu’une demande d’autorisation à manifester ou à tenir une réunion publique est requise au sous-préfet, nous autres agents du commissariat spécial sommes mis à contribution pour recueillir officiellement et officieusement toutes les informations nécessaires sur les requérants. Ce qui fait que l’autorisation n’est en principe accordée que lorsqu’on est au courant de tout ». Ces informations sont bien sûr transmises au sous-préfet qui les remonte vers sa hiérarchie. En outre, le pouvoir du préfet va encore plus loin, vu qu’il peut accomplir des actes qui ressortissent en principe de la compétence des magistrats (arrestations, saisies, perquisitions). Des incongruités camerounaises qui souvent créent le malaise chez ceux qui en appellent à un frein sur les arrestations administratives. Mais, c’est dire que le titulaire de ce poste ministériel détient la clé de la sécurité du pays. Owona Nguini : « Le Minatd, par la coordination du système du commandement territorial, bénéficie de l’information collectée et rassemblée par les différents échelons de l’appareil administratif, et qui sont en mesure de recueillir un ensemble important et pertinent d’informations sur la marche et l’évolution politique du pays. A ce titre, le Minatd occupe une position clé dans le dispositif sécuritaire du pays ». Une précision doit être faite cependant. Si les « chefs de terre » sont des seigneurs sur le plan administratif, sur le plan sécuritaire, quelques limites sont à relever, notamment en ce qui concerne leur rapport avec l’armée. Un haut gradé de l’armée camerounaise nous indique à cet effet que dans la région, le gouverneur peut donner des instructions à l’armée, et non des ordres. La différence en est qu’une instruction peut être exécutée ou non, tandis qu’un ordre est impérativement exécutoire. Ainsi, dans la hiérarchie militaire, seul trois civils donne des ordres : le président de la République, le ministre de la défense et le secrétaire d’Etat à la défense. L’armée n’a donc pas d’ordre à recevoir d’un civil. Il est néanmoins vrai qu’elle collabore activement avec les dépositaires du pouvoir administratif. Elle est sous son contrôle. Et puisqu’on se trouve dans un pays où c’est le civil qui est pouvoir, l’armée est donc soumise à ce pouvoir civil. Les rapports et les renseignements émis par l’armée dans une région par exemple, sont tout autant transmis au gouverneur qu’ils le sont au ministre de la défense. Le gouverneur n’a réellement qu’un rôle de coordination. Il peut d’ailleurs arriver qu’un « chef de terre » et le commandant d’une gendarmerie ne s’entendent pas. Le premier n’a pas d’emprise sur le second. Tout ce que ce dernier peut faire c’est édicter un rapport. Il peut même arriver que le gouverneur donne des instructions à l’armée dans une région, et que le ministre de la défense s’y oppose. Ce dernier l’emportera, puisqu’il qu’il fait partie de la hiérarchie directe du corps de l’armée. Qu’à cela ne tienne, le Minatd peut imprimer sa force ailleurs, notamment sur les élus locaux qui, même en tant qu’autorités décentralisées ont souvent maille à partir avec la tutelle. Au nom de la République unitaire, le contrôle du Minatd est omniprésent. Ce pouvoir de tutelle sévit souvent tous azimuts puisqu’il dispose sur les collectivités décentralisées du pouvoir d’annulation, d’approbation, d’autorisation et de substitution d’action. C’est ainsi que le 10 janvier 2007, dans l’arrêté n°07/A/Minatd/Dot/Sct, le Minatd va désavouer Adamou Ndam Njoya alors député-maire de Foumban, dans une affaire de succession à la chefferie de 2ème degré de Njinka. Le Minatd lui préféra son rival Mongbet Vessah Ibrahim. Qu’il se fût agi d’un choix politique ou non, cela démontre à suffisance le degré de pénétration du Minatd dans les affaires locales. Il est d’ailleurs la référence en matière de règlement de certains litiges. C’est la raison pour laquelle, à l’issue du conseil municipal tenu en décembre 2011 dans la commune d’arrondissement de Yaoundé 6, une requête en annulation de certaines décisions va être adressée au Minatd, initiée par Eloï Bidoung ; requête en annulation portant notamment sur le droit que s’était arrogé le maire Adjessa Melingui  d’accorder des gratifications à sa seule discrétion.

 

Il tient le gouvernail territorial d’une main de fer

 

Certains passages à la tête du Minatd auront laissé des traces indélébiles. Tout le monde se rappelle souvent avec crainte Ayissi Mvodo sous l’ère Ahidjo, Gilbert Andzé Tsoungui durant les années de braise ou encore Marafa Hamidou Yaya. C’est à croire que les détenteurs de ce siège ministériel tiennent dans leur main un verre à moitié rempli de pouvoir présidentiel. Leur déploiement a souvent provoqué des émois, et bien des personnalités ont goutté aux affres provoquées par un passage du Minatd, notamment parmi certains élus locaux. C’est qu’on ne laisse rien passer au hasard. Le Minatd a souvent démontré qu’il peut sortir les muscles et effectuer un passage en force tout en ignorant les cris d’orfraie que ses interventions pouvaient susciter. Une main de fer dans un gang de fer. En 2010 à Garoua-Boulaï, le préfet, puis le Minadt Marafa vont suspendre le maire Koumanda Adamou. L’administration le sanctionnait parce qu’il était absent de sa commune depuis environ un an, même s’il était officiellement résidant dans sa commune. Une décision jugée partiale par certains, alors que la plupart des communes de la région de l’Est était dirigées par des exécutifs résidant hors de leurs villes. Bien plus, celui qui aura fait les frais de la machine Minatd est Maurice Kamto, suite à l’interdiction et à la dispersion le 13 août dernier par le sous-préfet de Yaoundé III, de la conférence de presse du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (Mrc). Même le Minatd Emmanuel René Sadi qu’on connaît si pondéré et si discret, va prendre les devants pour défendre bec et ongle son sous-préfet. Il est pourtant clair que la loi n°90/55 du 19 décembre 1990 fixant régime des réunions et manifestations publiques, a été largement foulée au pied. En effet l’article 3 alinéa 1 de cette loi dispose que les réunions publiques quel qu’en soit l’objet, sont libres. Toutefois, elles doivent faire l’objet d’une déclaration préalable (alinéa 2). Le fait que l’administration ait mis en branle sa machine répressive en violation flagrante des textes prouve que le Minatd ne se fixe aucune limite pour quadriller le terrain.

Toutefois, il ne s’en prend pas seulement qu’aux politiques. A travers ses bras séculiers sur le terrain qui parfois manient plus le bâton que la carotte, on peut dire qu’il a le bras long. Ainsi, le 30 août dernier, alors que l’association pour la défense des étudiants du Cameroun (Addec) débute une session ordinaire à la librairie des peuples noirs, les travaux sont brusquement interrompus par l’irruption des éléments des forces de l’ordre envoyés par le sous-préfet. Malgré la présentation de l’accusé de réception aux forces de l’ordre, celles-ci vont dire obéir aux ordres.

Pour mener à bien leurs missions, les bras séculiers du Minatd notamment les préfets et les sous-préfets, bénéficient de certaines largesses de l’Etat. C’est ainsi que dans le domaine de l’administration territoriale, grâce aux fonds issus de l’allègement de la dette multilatérale, le Minatd exécute depuis plusieurs années, le Programme de Gestion du Territoire pour un Développement Durable (Pgt2d). Le Pgt2d contribue à la remise à niveau  des infrastructures des unités administratives de base que sont les arrondissements. Cette remise à niveau passe par la construction des bureaux et résidences des sous-préfets et leur équipement subséquent, la dotation des sous-préfets en véhicules de fonction, la facilitation à ces mêmes autorités, de l’accès à l’eau potable et à l’énergie électrique grâce à des aménagements spécifiques (forages et panneaux solaires). Le Pgt2daccompagne aussi le processus de décentralisation. L’objectif ultime du Pgt2d est de contribuer à sa manière, à l’amélioration du cadre de vie des autorités administratives et au relèvement de l’image de marque du commandement territorial.

 

 

 

 

La boussole électorale

 

En tant que chef d’un département qui chapeaute le dispositif étatique de commandement territorial, le Minatd a un rôle extrêmement important dans la collecte de l’information politique pour le compte du gouvernement. Pendant longtemps, le Minatd a été l’acteur clé de l’issue des élections au Cameroun. Déjà, gouverneurs, préfets et sous-préfets retroussaient leurs manches pour assurer une victoire bien élaborée au régime, et ce, à toutes les élections. C’est aussi grâce à eux que le Rdpc comptabilise aujourd’hui dans son giron 310 communes sur environ 361. Il est quand  même vrai, comme le note le politologue et publiciste Mathias Owona Nguini que « aujourd’hui, au plan formel, son rôle dans la gestion des élections est un rôle essentiellement annexe, alors que dans la période où l’Etat était en charge de l’organisation directe des élections, le Minadt assurait la coordination du déploiement étatique pour la gestion et l’organisation du processus électoral ». Cependant, les conditions concrètes persistantes du système institutionnel camerounais font que l’administration continue au plan logistique et infrastructurel, à jouer un rôle dans la gestion des élections. D’ailleurs, la récente élection présidentielle a mis en avant la participation trouble des « chefs de terre » dans la danse électorale. Ces fantassins et bras séculiers du Minatd et du Rdpc vont mouiller le maillot. Leur mission dans une élection désormais organisée et supervisée par Elecam, leur avait pourtant été réitérée par Marafa Hamidou Yaya le 7 septembre 2011 en ces termes: « Acteur central du maintien de l’ordre, il appartiendra au gouverneur de réguler les libertés publiques et de veiller à la préservation sociale avant, pendant et après le scrutin ». Une mission d’appui qui obéissait à la loi n°92/010 du 17 septembre 1992 fixant les conditions d’élection et de suppléance à la présidence de la République, modifiée et complétée par la loi n°97/020 du 9 septembre 1997 et celle n°2011/02 du 6 mai 2011. « Chaque candidat ainsi que tout électeur ayant l’intention d’organiser des réunions électorales, doit informer les autorités administratives de son programme de conférence pour leur permettre d’assurer le maintien de l’ordre ». Le devoir de neutralité des « chefs de terre » va pourtant être mis à rude épreuve face à leur désir de plaire à la hiérarchie. Ainsi par exemple, à l’occasion de la visite annoncée de Paul Biya, candidat du Rdpc à Maroua, le gouverneur de l’Extrême Nord Joseph Beti Assomo, va signer un arrêté le 28 septembre 2011, mettant sur pied pas moins de 12 commissions d’organisation pour assurer le succès de l’évènement (commission des commodités, de sécurité, de salubrité, des activités de la première dame…). On se demandera alors si le gouverneur s’inscrivait dans le cadre d’une visite du président ou celui d’un candidat qui avait en face de lui 22 autres. Se serait-il jeté dans un tel engagement s’il s’était agi d’un candidat de l’opposition ? N’était-ce pas du devoir du coordonnateur régional de la campagne de Paul Biya, en l’occurrence Cavaye Yéguié Djibril, de s’en occuper ? Ces questions se poseront tout autant à Douala, Garoua et Kribi où le chef de l’Etat fut annoncé. Ce faisant, l’allégeance des « chefs de terre » au Rdpc dans ce processus électoral était consommée. De même, les tournées du directeur national de la campagne du candidat du Rdpc, Philémon Yang et du coordonnateur opérationnel de cette campagne, René Sadi, vont bénéficier de cette pratique. Lors de son périple dans l’Ouest, Yang Philémon va connaître les égards des préfets et sous-préfets qui systématiquement, assisteront aux campagnes du Rdpc. On montrait déjà de quel côté la balance allait pencher, ce, d’autant plus que le Minatd n’allait pas lâcher Elecam. Le Minatd n’a jamais voulu devenir une ancienne puissance du jeu électoral au Cameroun, et la modification de la loi portant création d’Elecam va lui redonner de l’aplomb. En effet, en 2010, l’assemblée nationale va voter une loi modifiant celle qui organisait jusqu’alors cet organisme, ceci afin d’impliquer à nouveau le Minatd dans le schéma électoral. L’argument avancé était que ce ministère disposait d’une meilleure connaissance du processus et d’une meilleure couverture du territoire. Le Minatd, quelques jours avant la présidentielle, va être appelé à la rescousse pour mettre à contribution ses ressources humaines et matérielles pour l’organisation de ladite élection, notamment la distribution des bulletins de vote et du matériel électoral, alors que cette mission lui avait préalablement été retirée avec la mise sur pied d’Elecam. Au demeurant, aucune rubrique n’avait officiellement été inscrite dans son budget pour supporter cette dépense. Malgré les contestations élevées et les grincements de dents de l’opposition, on ne pourra au final que dire amen, et le président validera sa réélection avec un score de 77,98 % des suffrages valablement exprimés. Le Minatd demeure ainsi la vraie boussole des élections au Cameroun.

 

Minatd : gîte du futur président ? 

 

René Emmanuel Sadi, dauphin du président désigné surtout par la presse. Même viré de la direction du parti au pouvoir, il continue toujours à cristalliser les attentions, à déchaîner les spéculations dans un pays où tous ceux qui ont affiché leurs ambitions ont connu une triste fin. La bataille qui a cours autour  du fauteuil présidentiel est rude, car on ne peut empêcher personne de nourrir des appétits présidentiels. Néanmoins, les uns après les autres, les potentiels successeurs du « Nnom Ngui » mordent la poussière. René Sadi donne pourtant l’impression de ne livrer aucune bataille alors que c’est lui qui peut-être gardera la tête hors de l’eau ce, malgré les coups encaissés. A 64 ans, il est l’un des rares à être resté dans le sérail malgré les soubresauts politiques. Sa force repose sur sa fidélité, son humilité et son travail. Nous pensons que le pouvoir est quelque chose de divin. Contrairement à la démarche des autres, le pouvoir ne s’arrache pas, mais il se donne. Sadi semble calqué sur le modèle de son mentor. Jamais il n’a réellement affiché ses ambitions. Il sait que Paul Biya n’est pas dupe. Alors qu’il veut négocier une sortie honorable en laissant dans la bouche des Camerounais le goût des « grandes réalisations » accomplies, alors le président Biya attend de ses collaborateurs des résultats probants qui tardent à venir, les ministres et assimilés rôdent autour de son siège. Coups bas, délations, trahisons… battent leur plein. De plus, le président exècre ceux qui lui ravissent la vedette. Ancien directeur adjoint du cabinet civil et secrétaire général adjoint à la présidence, il est pendant longtemps resté dans l’ombre du président qu’il accompagne presque toujours au cours de ses voyages officiels. Qualifié de « plume » du président, il cultive l’image du commis honnête et désintéressé. Il viendrait d’ailleurs, d’après l’un de ses proches, de finir de payer les traites de sa maison à Biyem-Assi (Yaoundé). Ce fils d’infirmier a appris à gagner. C’est un discret challenger que le président apprécie. C’est ainsi qu’en avril 2007, comme pour donner raison à ceux qui murmuraient déjà qu’on préparait Sadi pour la succession présidentielle, Paul Biya va le propulser secrétaire général du Rdpc, alors qu’il n’était même pas membre du bureau politique. Cette ascension va en agacer plus d’un et les troupes ennemies vont s’agrandir. On parle de rapports conflictuels avec Martin Belinga Eboutou, directeur du cabinet civil et proche conseiller du chef de l’Etat. Rapports tout aussi conflictuels avec Laurent Esso qui en avril 2010, lui jettera un « monsieur le président » qui fera tâche d’huile. Sadi est projeté sur la scène politique comme dauphin. Mauvais présage ? Toujours est-il qu’en 2011, il est déboulonné du secrétariat général du parti au pouvoir pour déposer ses valises au Minatd, sans même se voir accorder le rang de ministre d’Etat. Un désaveu de Paul Biya à son égard ou plutôt une mise à l’abri calculée ? D’entrée de jeu, Sadi plombe son ministère. Il choisit d’aller installer les gouverneurs de régions dans leurs fonctions au lieu de venir défendre à l’Assemblée nationale le premier code électoral camerounais. Jules Doret Ndongo, son ministre délégué qui doit se coltiner à cette tâche, se plante. Le Minatd rentre en cascade, fait des pieds et des mains pour retirer le projet de la loi au mépris de la procédure. Amendé, le texte est finalement adopté mais, le mal est fait.

 

 

 

Les attributions du ministre de l’administration territoriale et de la décentralisation

Aujourd’hui, le Minatd intervient dans trois domaines clairement identifiés : l’administration territoriale, la protection civile et la décentralisation.

Dans le premier domaine, le Minatd s’occupe de l’organisation et du fonctionnement des circonscriptions administratives et des services locaux de l’administration territoriale, de la préparation et de l’application des lois et règlements relatifs aux libertés publiques, de l’organisation et du suivi des chefferies traditionnelles, du suivi des activités des associations et des mouvements à caractère politique, des questions de culte, du maintien de l’ordre public en rapport avec les forces spécialisées, du suivi des activités des associations, organisations et mouvements à but non lucratif et, de l’organisation et du contrôle des centres d’état civil.

Dans le domaine de la protection civile, le Minatd est chargé de l’élaboration et de la mise en œuvre de la réglementation et des normes en matière de prévention et de gestion des risques et des calamités naturelles, en liaison avec les autres administrations concernées et, de la coordination des actions nationales et internationales en cas de catastrophe naturelle.

Enfin, dans le domaine de la décentralisation, le Minatd s’occupe de l’élaboration et du suivi de la mise en œuvre de la réglementation relative à l’organisation et au fonctionnement des Collectivités Territoriales Décentralisées, de l’exercice de la tutelle de l’Etat sur les Collectivités Territoriales Décentralisées sous l’autorité du Président de la République.

Kami Jefferson

 

 

 

5 octobre 2012

Condamnation Marafa

Quand le pouvoir judiciaire s’effrite

 

Plus d’une semaine après le verdict de l’ancien Sgpr, la boussole que constitue le pouvoir judiciaire dans l’équilibre des forces en présence semble désormais brisée.

 

Loin des vivats et autres réjouissances caractéristiques d’un régime qui a gagné en prenant soin de mettre en évidence une « justice qui triomphe », certains analystes laissent germer l’idée d’un pouvoir judiciaire désormais en lambeaux. Frisson assuré. Pour ceux qui ont eu à pister ce procès de bout en bout, il a été remarqué l’incroyable ascendance du pouvoir exécutif sur les autres pouvoirs, en particulier le pouvoir judiciaire, institution vedette durant le déroulé de cette affaire. Ce pouvoir qui a subtilement été cornaqué par le régime a démontré l’ardeur avec laquelle l’exécutif l’a phagocyté, brimé et écrasé. La conduite et l’aboutissement du procès Marafa démontre aussi que l’exécutif est le dépositaire d’un pouvoir trinitaire (exécutif, législatif et judiciaire) qui en lui, se confond. Le verdict à la décharge de Marafa Hamidou Yaya, basé sur une motivation fallacieuse, symbolise désormais pour certains, une institution judiciaire en plein dans une phase d’implosion et qui, naïvement, s’est outrageusement laissée conquérir et absorbée par l’exécutif. Me Cédric Bell, avocat au barreau du Cameroun : « J’ai peur que ce pouvoir judiciaire comme l’a consacré notre constitution ait perdu son caractère d’unique rempart qui nous protégeait contre d’éventuels abus. C’était la seule garde qui pouvait rétablir un certain équilibre entre les différents pouvoirs ». La forte fragrance politique ayant subjugué ce procès continue de flotter dans l’ère du temps. C’est le politique qui a mené les débats et, à l’heure de l’addition, c’est Marafa qui a trinqué, malgré de nombreuses impérities qui auront été la marque de fabrique de cette affaire. Me Bell : « On ne peut pas, au regard des débats qui ont été menés, au regard de la motivation de la collégialité, dire que la justice a été rendue, pour la simple raison qu’il y a dans ce dossier des gens qui auraient dû être présents. On a comme l’impression qu’une sélection a été faite. Quand on se rend compte aussi, au regard des révélations de Wikileaks qui n’ont pas caché que l’ex Minatd visait le fauteuil présidentiel, il est par conséquent possible de penser que la justice a été un instrument mis à la disposition du politique pour éliminer de potentiels concurrents ». Pour Me Germain Junior Bédiang III, même si les éléments juridiques de base qui ont servi à enclencher les poursuites judiciaires étaient réunis parce que les infractions relevées figurent bel et bien dans notre arsenal juridique, la dimension politique de ce procès surgit « lorsqu’on se rappelle que certains protagonistes étaient en course pour le siège présidentiel ». Et en ce qui concerne l’amitié sur laquelle le juge Schlick a fondé sa décision, pour Me Bell, cela n’est qu’un onirique et ironique prétexte : « C’est une façon de nous dire que l’amitié avec Marafa est devenue un délit ou un crime. On a voulu nous faire croire qu’il est l’ami d’Yves-Michel Fotso et que par conséquent, il se retrouve coauteur des faits qui lui sont reprochés. En réalité, on ne peut vous déclarer coupable que lorsque les preuves sont là et en l’espèce, en ce qui concerne Marafa, les preuves étaient insuffisantes ». Me Bédiang quant à lui est prudent : « Si pour prouver la collusion entre deux individus l’on peut s’appuyer sur leur passé, c’est aussi une façon de motiver sa décision ». Mais alors, ajoute : « Si cette amitié est le levier principal d’une accusation, je pense qu’il faudrait prendre du recul par rapport à cela ». Conséquence, il ressort de tout cela que le pouvoir judiciaire  a fait une génuflexion devant l’exécutif parce qu’au regard de ces faits, l’idée d’après laquelle l’Etat de droit ne s’applique pas à « l’Etat du Cameroun » a pris le dessus. D’ailleurs, la forte militarisation du palais de justice et de la salle d’audience a remis en cause le principe de la sacralité de cet espace. Le pouvoir judiciaire a perdu la main sur son propre territoire. Un état des choses fustigé par Me Bell : « Je dois vous avouer que ce jour-là, je me suis senti dans une certaine insécurité. Si les pouvoirs publics ont estimé qu’il fallait un tel cordon de sécurité… est-ce que cela devrait justifier que des hommes armés soient présents dans une salle d’audience, que parmi ceux présents dans cette salle, qu’il se trouve des gens en charge du renseignement ? Le commun des mortels pense alors qu’on est venu exercer des moyens de pression sur la personne d’un magistrat ». Des faits qui auront servi à consolider l’idée d’une justice pour et en faveur du pouvoir, d’une justice qui s’est effritée pour la cause du dieu national, afin que seule sa volonté triomphe. Du coup, pour Me Bell, personne n’est à l’abri : « Dès l’instant que vous allez à l’encontre du système, vous êtes broyé ». L’opprobre et le doute ont avalé la crédibilité de nos institutions judiciaires, qui ont ainsi pris les teintes d’une justice à gage au service de Paul Biya.

 

 

Retrouver ses repères

 

L’exigence est sous-tendue par une véritable conquête de son indépendance par le pouvoir judiciaire qui a davantage, à travers cette affaire, perdu ses repères. « Il s’agira d’en faire un organe d’abord, une institution par la suite, un service public enfin », dixit Me Bell. Toutefois, comment faire tant que c’est le chef de l’Etat qui continue à détenir les rênes du conseil supérieur de la magistrature ? « Rien n’empêche que le chef de l’exécutif soit, par un certain mécanisme, le chef du judiciaire. Mais ce sont les hommes qui rendent la justice. Vendredi 21 septembre dernier, ce n’était pas Paul Biya qui rendait une décision, mais M. Schlick. Chacun doit prendre ses responsabilités ». Il faut dire que les comportements carriéristes et corrompus minent ce corps de métier. L’indépendance dépend d’abord des hommes, il ne suffit pas de mettre en place des mécanismes. « Il faut assumer le rôle de magistrat. Savoir dire non car une décision est rendue sur la base d’une motivation en fait et en droit. Si vous le faites, malgré les pressions que vous pouvez subir, si vous démontrez que cette décision a été rendue selon les canons, ce sera juste ».

 

Kami Jefferson

 

 

Me Emmanuel Simh

« D’ici à quelques années, on pourrait se rendre compte que ce n’était pas seulement le procès de Marafa, mais de celui Paul Biya lui-même ».

 

L’avocat au barreau du Cameroun qui a suivi le procès de bout en bout nous apporte son éclairage sur des points précis.

 

Vous qui avez suivi le déroulement de ce procès, vous a-t-il semblé politique ou judiciaire ?

 

J’ai effectivement pris la peine d’assister à ce procès qui n’avait rien de banal car d’ici à quelques années, on pourrait se rendre compte que ce n’était pas seulement le procès de Marafa, mais de Paul Biya lui-même, parce que son nom est revenu plusieurs fois dans ce dossier. Pour moi, il s’est d’abord agi d’une affaire judiciaire car il y a eu effectivement un procès régulier avec des juges, des procureurs, des avocats, et surtout avec des accusés qui ont accepté de se défendre de manière publique. Mais quand on observe les circonstances de l’arrestation de M. Marafa, quand on observe le délai qui était très long entre la commission des faits en 2001 et leurs poursuites en 2012, on se demande pourquoi avoir attendu tant de temps. En outre, on constate que ce procès n’a duré que deux mois. C’est vrai que c’est bien que les procès aillent vite. Mais quand on fait une comparaison avec celui de Titus Edzoa qui a duré trois ans ; quand on se rend compte qu’Ephraïm Enoni, qui a été arrêté le même jour que Marafa, n’a pas encore été jugé, on se demande si le cas Marafa n’est pas un cas politique. Est-ce qu’il ne s’agit pas d’éliminer un potentiel adversaire politique ?

 

Qu’avez-vous pensé de la forte militarisation du palais de justice le 21 septembre dernier jour du prononcé du verdict ?

 

Quand on observe cette mobilisation extraordinaire des forces de l’ordre, de l’armée, de la gendarmerie, et pas seulement une mobilisation autour du palais de justice, mais jusqu’à l’intérieur du pays (il y avait 4 000 militaires déployés à Garoua sous le couvert du voyage du président de la République), tout cela peut nous laisser pensif quant au caractère purement judiciaire de cette procédure.

 

Pour condamner Marafa, le juge s’est basé sur l’amitié de longue date qui le lie à Yves-Michel Fotso. Pensez-vous que cela puisse motiver la condamnation d’un justiciable ?

 

L’amitié est un sentiment très noble. J’étais surpris qu’entre les débats qui ont eu lieu et la décision qui a été rendue, on demande à Yves-Michel Fotso et à Marafa de remettre à l’Etat du Cameroun 21 milliards de frs. Mais à aucun moment du procès, il n’a été établi ni par l’accusation ni par leurs témoins qu’un seul franc de cet argent soit passé dans le compte des accusés. Au contraire, il a été clairement dit que Me Akere Muna avait mené une procédure aux Etats-Unis contre la liquidation de Gia International et qu’à l’issue de cette procédure, un protocole d’accord avait été signé entre Gia et l’Etat du Cameroun. Ce protocole indiquait que le montant avancé par l’Etat du Cameroun devait lui être restitué et que, plus important, aucune procédure ni pénale ni civile ni disciplinaire ne devait être introduite contre l’une des personnes ayant été partie dans la transaction de l’achat de l’avion présidentiel. Me Akere Muna a pu récupérer cet argent et on peut se demander à quel moment Marafa a pu s’accaparer cette somme. L’amitié ne peut pas créer des soupçons. Sinon, tous les amis de Marafa seraient en prison. Ceux de Joseph Edou et de Mforjindam aussi comme ayant été complices des faits qu’on leur reproche.

 

D’aucuns pensent qu’après avoir reconnu la culpabilité des coaccusés, leur infliger 25 ans de prison, c’est bien peu.

 

Il faut expliquer aux Camerounais que les juges ont la souveraineté pour apprécier les faits et appliquer la justice. De plus, le code pénal prévoit en son article 93 que la peine qu’on inflige à une personne poursuivie doit tenir compte de sa personnalité, de son passé, de sa capacité de réinsertion. Ces éléments permettent à un juge de rendre une décision soit plus sévère, soit plus douce. En outre, les magistrats ne sont pas des machines. Certains sont plus répressifs que d’autres. Le plus important est que cette décision ne contredise pas la loi. Et cette loi stipule qu’au dessus de 500 000 frs détournés, la peine maximale c’est la peine de prison à vie.

 

 

Propos recueillis par K J

5 octobre 2012

Verdict Marafa

La perche du juge Schlick à l’opinion publique

Si finalement au cours de ce procès l’exécutif aura réussi à faire main basse sur le judiciaire, le juge Schlick a peut-être tenté à sa manière de garder la tête hors de l’eau.

On pourrait, dans une analyse précipitée, vouer aux gémonies le juge Gilbert Schlick qui a joué le jeu du pouvoir exécutif en condamnant Marafa à 25 ans d’emprisonnement ferme. Et pourtant, dans la lecture des motivations de cette peine, l’amitié liant les deux coaccusés et mise en avant par le juge pour infliger cette sanction, peut cacher des vérités bonnes à dire.

Un rusé nommé Schlick

Au cours de la délivrance de son verdict, Gilbert Schlick va noter que suite à l’amitié unissant Yves-Michel Fotso à Marafa, ce dernier était forcément au courant des manœuvres peu orthodoxes du premier. « Amis depuis 1993, Marafa et Fotso ont donc été complices », a martelé l’homme de loi. Nous savons tous la pression que ce juge a dû essuyer de la part du pouvoir exécutif. Mais en nous basant sur sa réputation de juge intègre, professionnel et surtout expérimenté, nous refusons de croire comme anodin le fait de motiver une décision de justice par une « amitié » fut-elle de longue date. Ce sont des motivations auxquelles, un juge comme Schlick qui a commencé à exercer depuis la fin des années 80, ne peut s’accrocher. Et si ce juge avait implicitement voulu tendre une perche à l’opinion publique ? Et s’il avait voulu par-là décrier cette pression en embrassant ce motif risible et non pertinent ? N’y avait-il rien de mieux à trouver pour justifier cette condamnation ? C’est là matière à réflexion, lui qui savait que sa décision allait être passée au crible de l’analyse et de la critique par les politiques, les juristes, la société civile…Nous pensons que Schlick n’a pas renoncé à faire montre de sa célèbre indépendance en mettant sur la table cette « amitié », mais que soumis aux pressions de toutes parts, il a ainsi voulu livrer sciemment à l’opinion publique ce que le pouvoir exécutif a voulu dissimuler depuis la mise en route de l’opération épervier, à savoir la dimension politique de cette machinerie. Dans le champ social, un acteur n’est jamais totalement contraint. Même à travers des contorsions intellectuelles, il peut réussir à entretenir les sources d’incertitude. C’est de cette manière-là que Schlick a sans doute décidé d’agir, histoire de mettre bien en évidence, l’instrumentalisation de ce procès. Après l’affaire Mebara qui s’était soldée par un acquittement de l’accusé, ce juge vient une fois de plus de faire jurisprudence.

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